Volet judiciaire : Stéphane Kellenberger à la barre du parquet de Brest

Publié le 16/03/2026

Auteur : Nathalie Six

Stéphane Kellenberger est procureur du parquet de Brest, tribunal judiciaire (première instance), depuis septembre 2025.

Procureur du parquet de Brest, tribunal judiciaire (première instance), depuis septembre 2025, après avoir été procureur à Lorient, et être passé aussi, au titre du domaine maritime, aux Antilles-Guyane, à la cour d’appel de Fort-de-France, Stéphane Kellenberger possède une bonne acculturation au trafic de stupéfiants, en particulier en mer. Cet ancien avocat explique à Cols bleus le fonctionnement du volet judiciaire et la collaboration entre le ministère de la Justice et la Marine nationale. Une coopération parfaitement huilée qui suscite « l’admiration de nos alliés européens et américains ».

Qu’entend-on par narcotrafic ?

Stéphane Kellenberger : En réalité, la définition est plurielle. Elle indique d’abord la production de ces substances illicites, puis l’importation, la détention, le transport et l’acquisition de stupéfiants, outre le blanchiment et les associations de malfaiteurs. La production mondiale de cocaïne ne cesse d’augmenter. Elle est à 4 000 tonnes annuelles. On parle parfois de « tsunami blanc » ou « marée blanche », et c’est hélas vrai. Le convoyage des drogues est massif via des routes maritimes destinées à alimenter l’Afrique de l’Ouest, l’Europe surtout, qui viennent en général d’Amérique latine, centrale et du Sud. Nous constatons une véritable modernisation des vecteurs de production d’une part, mais aussi d’acheminement, avec une forme d’ubérisation (recrutements via les messageries cryptées).

Comment la drogue est-elle acheminée ?

S. K. : Il existe deux types de navires, les slow-movers, de gros tonnage (cargos) par opposition aux go-fast (parfois des jet-skis). Le slow-mover, c’est celui qui part de la zone de production pour alimenter des embarcations plus rapides, plus maniables, plus discrètes aussi, sur les côtes. Il y a aussi les « mules », des gens ainsi instrumentalisés pour transporter, en incorporant souvent à l’intérieur de leur corps, de la drogue (parfois, jusqu’à 10 % des voyageurs sur un vol peuvent être des convoyeurs). Les moyens mis en œuvre par les narcotrafiquants sont colossaux car on voit apparaître des semi-submersibles, voire des submersibles.

Pourriez-vous définir votre zone de compétence ?

S. K. : C’est atypique, le parquet de Brest a une compétence en matière d’action de l’État en mer (AEM), de répression à la fois des trafics humains, de piraterie et narcotrafic, du pôle Nord au pôle Sud, comme le préfet maritime de l’Atlantique, à l’exception de la zone Manche - mer du Nord et de la zone marine Antilles-Guyane qui sont distinctes. Cela fait un très vaste territoire, pour lequel nous ne disposons au parquet de Brest que de neuf magistrats. Nous sommes à Brest à un ratio de 1,6 magistrats pour 100 000 habitants quand la moyenne en France est de 3, et en Europe… de 11. Cela reste une question budgétaire. La France doit être au 25e rang européen en matière de budget pour sa justice.

Nous intervenons dans le cadre de l’AEM selon l’article 17 de la Convention de Vienne de 1988 et l’article 110 de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 1982. En amont de chaque opération, il y a une co-construction avec, et des acteurs internationaux comme la DEA aux États-Unis, le MAOC (N) qui a son siège au Portugal (lire l'interview) et la DNRED, et, bien entendu, la Préfecture maritime et le parquet pour le volet judiciaire. Le parquet de Brest est lui-même en lien avec la Juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Rennes et celle de Fort-de-France pour les Antilles-Guyane, la Juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (JUNALCO) et le Parquet national de lutte contre la criminalité organisée (PNACO). L’essentiel est d’être réactif, opérationnel et efficient.

Quelle part représente les dossiers liés au trafic de drogue par rapport à l’ensemble de vos missions ?

S. K. : C’est extrêmement difficile à quantifier parce que ce sont des investissements extrêmement lourds en amont et en aval, de suivi, de coopération internationale, et en outre ce sont des dossiers par nature complexes. Certains dépendent plutôt d’États de droit romain, d’autres de la Common law. Tout cela repose sur la confiance mutuelle et sur les accords internationaux qu’il faut s’approprier.

Comment se décide une prise Narcops ?

S. K. : Sur la foi de renseignements (fournis par l’OFAST, la DNRED ou le MAOC (N)), nous examinons notamment le déplacement des navires. Cela peut durer un certain temps, car les déplacements sont parfois erratiques. En fonction de ces indicateurs et renseignements, on examine la faisabilité d’une opération, si on dispose dans la zone de moyens opérationnels (fournis par la Marine, ils doivent être compatibles avec d’autres impératifs de Défense nationale). Par exemple, lors de la prise du 4 février 2026 de 1,4 tonnes, lorsqu’un bateau de type tapouille brésilienne, un bateau de pêche, est sorti de la zone de la juridiction Antilles-Guyane, c’est la Préfecture maritime de Brest qui a repris la main et qui nous a immédiatement avisés. Le navire était susceptible de convoyer une quantité non négligeable de drogue en provenance d’Amérique latine : 1,2 tonnes annoncées. Résultat, la Marine a finalement intercepté 1,4 tonnes ! Depuis Brest, nous avons fait, en lien avec la magistrate de liaison française en poste à l’ambassade de France à Brasilia, ce qu’on appelle une dénonciation officielle des faits. Nous avons ainsi dénoncé officiellement l’affaire au Brésil.

L’équipage, trois Brésiliens, a été placé en mesure restrictive ou privative de liberté à bord du bâtiment, judiciairement contrôlées par le parquet et le juge des libertés de la détention. Ces convoyeurs ne sont pas les tenants du trafic. Les donneurs d’ordre sont ailleurs, parfois même loin de l’Amérique latine, dans le golfe Persique ou au Moyen-Orient, par exemple à Dubaï.

Quel bilan tirez-vous de l’année 2025 ?

S. K. : Près de 25 tonnes de cocaïne ont été interceptées par la Marine nationale en Atlantique, sur des décisions judiciaires, dans le cadre d’opérations pilotées par le parquet de Brest en 2025. C’est conséquent, d’autant que c’est de la cocaïne pure et qu’à la revente, la drogue aurait été recoupée par des produits pour constituer des doses consommables beaucoup plus importantes. Cela représente donc un gros chiffre d’affaires perdu pour les trafiquants, des millions voire des milliards d’euros. Pour autant, nous avons aussi conscience de l’ampleur de la tâche et qu’elle ne peut être menée à bien qu’à plusieurs en synergie.