Relations internationales, quand la Jeanne fait rayonner la France

Publié le 24/06/2026

Auteur : Nathalie Six

Former les futurs officiers de la Marine nationale à la navigation n’est pas le seul but de la mission Jeanne d’Arc. Cette université flottante rayonne aussi lors de ses escales.

Marquée par une reconfiguration inattendue, l’édition 2026 a transité par le Brésil, permettant à des élèves de l’école d’application des officiers de la Marine de rendre visite aux cadets de l’Académie navale brésilienne.

 

Exit l’Indopacifique. Modifié fin février après le début du conflit au Moyen- Orient, le nouveau tracé a permis à 80 midships et 20 cadres de la promotion 2026 de l’École d’application des officiers de Marine (EAOM) de passer une trentaine d’heures avec les cadets de l’Escola Naval. « Une magnifique opportunité pour eux », se réjouit le directeur de l’EAOM, le capitaine de frégate Pierre.

 

Avec 17 officiers-élèves étrangers, la Jeanne a un aspect international.

 

Les futurs officiers de marine des deux pays alliés ont ainsi fait connaissance, partageant savoirs techniques et bonnes pratiques en matière de tactiques et de procédures. Les Brésiliens ont présenté leur école à la délégation française. Simulateur de navigation, lieux de vie, infrastructures sportives ont été des sujets de discussion entre eux ainsi que points communs et différences de leurs enseignements. Mais 2026 n’est pas une année ordinaire ! Aussi deux midships français ont-ils disserté à leur tour sur l’histoire de la Marine à l’aune de ses 400 ans d’existence. Les liens historiques entre la France et le Brésil plongent leurs racines bien avant 1626, comme en témoigne le tunnel « tradition » du bâtiment, vestige du fort de Villegagnon. L’école des cadets brésiliens est en effet construite dans la baie de Guanabara, sur l’île qui a abrité entre 1555 et 1560 la colonie française du corsaire Nicolas Durand de Villegagnon. Ce bref épisode, méconnu de l’histoire de la France antarctique*, a laissé une empreinte symbolique, les Brésiliens ayant baptisé cette île du nom de Villegagnon, en l’honneur des nombreuses pertes subies lors des conflits entre Portugais et Français.

L’escale traduit aussi une réalité stratégique avec des liens entre Rio et Paris au beau fixe. « Francophile et pays frontalier de la France via la Guyane, le Brésil a passé des accords de coopération parmi lequel un programme de sous-marins, PROSUB, actif depuis 2008. Chaque année, trois stagiaires français de l’école de guerre française viennent au Brésil faire leur scolarité à l’école de guerre navale, terre ou air. »

Les escales, un outil de diplomatie navale

Chaque escale est un terrain d’expérience diplomatique. « Un bateau n’existe aux yeux de nos compatriotes et de nos partenaires que lorsqu’il est au port, a pu analyser le commissaire de première classe Louis. Plus concret qu’en mer où nos activités sont alors invisibles. » Observer la puissance et la magnificence des bateaux n’est pas anodin. C’est un message envoyé au monde. « En 1626, Richelieu a cette ambition de faire des œuvres d’art flottantes qui seront des outils de rayonnement de la puissance française à l’étranger. » À ce titre, le porte-hélicoptères amphibie est un bateau absolument remarquable par sa structure déjà, et par ses missions. « Nous nous mettons complètement à la disposition des ambassades et des missions de défense pour supporter leur politique de rayonnement », explique le commissaire.

De même, la « Jeanne » a indéniablement un aspect international, « par le fait que l’on embarque des officiers-élèves étrangers. Cette année, ils sont 17 ** : « C’est vraiment un outil de diplomatie navale, par la formation qu’elle délivre ». Les échanges entre jeunes permettent en outre de créer des liens durables : « Tout au long d’une carrière, il arrive de se recroiser, dans les écoles de guerre, ou dans les instances de représentation ». Autant de jalons non négligeables pour les relations futures entre les marines partenaires.

 

*Nom de l’éphémère colonie française

**Belgique, Bénin, Brésil, Cameroun, Canada, Côte d’Ivoire, égypte, états-Unis d’Amérique, éthiopie, Gabon, Grande-Bretagne, Madagascar, Maroc, Philippines, République du Congo, Suède, Tunisie.

Deux questions au...

Capitaine de frégate Pierre, Directeur de l’École d’application des officiers de Marine

 

Comment trouvez-vous cette nouvelle génération d’officiers-élèves ?

CF P. : Extrêmement prometteuse ! Je les trouve très ouverts d’esprit et aussi très exigeants. Ils ont grandi avec la connaissance du monde dans leur poche. Ils ont un accès quasiment illimité à l’information et sont très conscients du monde dans lequel ils vivent. Aujourd’hui en prévision d’une escale, un midship va se connecter pour tout organiser en amont. Cela change la physionomie d’une escale où à notre époque, nous devions attendre d’avoir accosté pour rencontrer des locaux lors de soirées officielles, glaner des conseils ou se laisser guider.

La mission Jeanne d’Arc passe aussi par des zones de combat. Comment préparez-vous mentalement les élèves à cette réalité et à la prise de conscience de la mort ?

CF P. : Au-delà de sa mission de formation, la JDA 2026 est une mission opérationnelle. Elle est donc entraînée à faire face aux exigences des zones contestées sous menace. À cet effet, les officiers-élèves se sont préparés depuis décembre dernier à servir en environnement de combat naval.

Nous avons des devoirs très précis vis-à-vis d’eux. Nous les préparons physiquement et moralement. Cette préparation morale signifie aussi de demander à des élèves de 22 ans de rédiger jusqu’à leur dernière volonté. Ils sont très conscients des risques, parce que les annonces, faites au niveau politique, sont publiques, et ça, ils l’intègrent très bien. Ils se préparent à connaître un affrontement d’ici trois à quatre ans. Là où c’est un peu plus compliqué, c’est pour les familles. Expliquer qu’il peut y avoir du danger, c’est délicat pour eux. Quand on a dû couper les communications pour notre propre sécurité, cela a généré un petit peu de stress, du côté des familles. Par conséquent, c’est aussi nouveau pour les encadrants. On subit de plein fouet ces bouleversements stratégiques dans lesquels nous opérons.