Pacifique Nord-Oriental, Clipperton, l'île des fous
Publié le 17/06/2026
Isolé dans le Pacifique nord-oriental, l’atoll de La Passion-Clipperton demeure l’un des territoires les plus méconnus de la République.

De sa découverte au XVIIIe siècle aux arbitrages internationaux, de ses drames humains à son rôle actuel d’île sentinelle, retour sur l’histoire mouvementée de ce confetti français perdu dans l’immensité océanique, connu seulement de quelques marins, scientifiques et experts.
À 1 280 kilomètres des côtes mexicaines, perdu dans l’immensité du Pacifique nord-oriental, Clipperton défie l’imagination. À peine 1,7 km² de terres émergées, un anneau corallien fermé sur une lagune stagnante, aucun habitant, aucune habitation. Pourtant, ce minuscule atoll concentre une histoire singulière, et révèle des enjeux géopolitiques de notre époque. Ce lieu, considéré par l’UICN1 comme l’un des plus isolés du monde, est en effet un territoire où s’observent les fragilités de l’océan et les bouleversements actuels du climat.
C’est une escale mythique car très et trop rare !
Sa découverte est ancienne. L’île doit d’abord son nom au flibustier anglais John Clipperton, qui y aurait trouvé refuge et caché un trésor. Michel Dubocage, un capitaine et marchand du Havre, découvre cet atoll le 3 avril 1711 et le baptise « Passion », en écho au jour de la passion du Christ. Ce nom sera vite oublié. L’atoll attire véritablement les convoitises un siècle plus tard du fait de ses gisements de guano, un précieux engrais naturel. Les États-Unis, le Mexique et la France y mêlent alors leurs ambitions.
Le 17 novembre 1858, le lieutenant de vaisseau Le Coat de Kerveguen prend officiellement possession de l’atoll au nom de Napoléon III. Profitant de l’éloignement du territoire et du désintérêt professé par la France, le Mexique y installe une garnison au début du xxe siècle. La situation va vite dégénérer en drame humain. Abandonnés et oubliés en raison des révolutions successives, les soldats de la garnison mexicaine installés sur l’atoll avec leur famille, sont livrés à eux‑mêmes pendant plusieurs années. Ils connaissent famine, isolement extrême et violences en tous genres. Onze personnes – quatre femmes et sept enfants – sont récupérés le 18 juillet 1917 par un navire de la marine américaine. Tous les hommes adultes sont morts, à l’exception du tyrannique gardien du phare, Victoriano Álvarez, qui fut tué par les femmes le jour même de l’arrivée de l’USS Yorktown. Un épisode tragique qui inspirera durablement romanciers et historiens.
Pendant ce temps, pour mettre fin à un profond différend, Paris et Mexico s’en remettent à un arbitrage international. En 1931, le roi d’Italie Victor-Emmanuel III tranche : l’atoll de Clipperton est la propriété définitive de la France mais reste inoccupé. L’île a été habitée par intermittence, mais les conditions extrêmes – chaleur, isolement, manque de ressources – ont toujours fini par l’emporter. Plus récemment, Clipperton a accueilli dans les années 1960 des militaires français déployés lors des essais nucléaires du Pacifique (voir photos).
Clipperton est en soi un paradoxe
Aujourd’hui, seuls des scientifiques, des radioamateurs et des marins séjournent ponctuellement sur l’île. « C’est une escale mythique car très et trop rare ! », explique l’amiral (2S) Jacques Launay, toujours prompt à évoquer la souveraineté française après son passage en 2001 avec la frégate de lutte anti-sous-marine Latouche-Tréville. « Avec ses milliers de crabes, d’oiseaux marins, ses cocotiers, son lagon et son rocher, ses oubliés et sa contribution aux premières étapes de la dissuasion, impossible d’ignorer cet atoll ! »
Un territoire minuscule mais stratégique
Clipperton n’est pas qu’une simple curiosité administrative. L’atoll se distingue également par sa biodiversité remarquable : colonies de « fous masqués » parmi les plus importantes du Pacifique2, crabes terrestres en abondance, récifs coralliens encore préservés, mais fragilisés par le réchauffement. La zone environnante est riche en thonidés, ce qui attire les flottilles industrielles. La France y mène régulièrement des missions de surveillance, grâce à la Marine nationale.
Accumulation massive de déchets plastiques, blanchissement corallien ou encore perturbations des chaînes alimentaires, Clipperton est désormais un miroir des dérèglements planétaires. Isolé et exposé, l’atoll révèle la vulnérabilité des écosystèmes océaniques, mais aussi la résilience de ces milieux. Depuis les campagnes Bougainville (1966-1969), l’expédition Cousteau en 1980, la « robinsonnade » de Jean-Louis Étienne (2004-2005) et des missions scientifiques plus récentes, l’atoll constitue un observatoire privilégié des changements environnementaux.

Clipperton est en soi un paradoxe : un territoire minuscule aux enjeux immenses. Un désert corallien et un sanctuaire de la biodiversité. Un lieu oublié mais un marqueur essentiel de la présence française dans le Pacifique nord. L’absence d’habitants et la rareté des perturbations humaines en font un site de référence pour prendre le pouls de l’océan. Son histoire, émaillée d’aventures, rappelle que les terres les plus minuscules peuvent jouer un rôle décisif dans la compréhension du monde. Laboratoire du vivant, La Passion-Clipperton (son appellation officielle depuis 2016) est sans conteste une île-sentinelle indispensable pour comprendre et mieux protéger nos océans.
1. Union Internationale pour la Conservation de la Nature, une référence mondiale en matière d’évaluation de l’état de la biodiversité.
2. Entre 40 000 à 80 000 individus selon les saisons et les années. D’après les estimations scientifiques les plus fiables (UICN, Ifremer, missions Passion 2001– 2015).
A lire
Passion pour un atoll, Clipperton
Connaissez-vous l’atoll de La Passion-Clipperton, ce petit bout de France du Pacifique Nord situé à l’ouest des côtes du Mexique ? Le journaliste, auteur et réalisateur Stéphane Dugast est sans doute l’un des rares à s’y être rendu à quatre reprises en un quart de siècle et en est tombé littéralement amoureux. Tout au long du récit de ses expéditions, effectuées avec la Marine, il nous fait part de son émerveillement mais aussi sa frustration en constatant la dégradation progressive de l’écosystème de son atoll préféré. Il en profite pour nous faire découvrir l’histoire insolite de cette poussière sur la carte. Un cirque peuplé d’explorateurs, de pirates, de marchands de guano, de mexicaines perdues, de militaires, de pêcheurs sans scrupules ou encore de narcotrafiquants. Dépaysement assuré, caramba !
Voyages à Clipperton – Atoll Circus de Stéphane Dugast
Éditions du trésor, 220 p., 21 €