Oui, il y a des liens entre Ulysse et la Marine nationale ! Plongez dans L'Odyssée avec Christophe Ono-dit-Biot

Publié le 31/08/2026

Auteur : Propos recueillis par Nathalie Six

Quels sont les liens tissés entre Ulysse, figure mythologique fascinante et clivante, et les valeurs de la Marine ? Réponse avec un amoureux de la mer, auteur de L'odyssée de l'Odyssée.

Il ne navigue pas, il plonge ! Né et élevé au Havre, avec un grand-père qui travaillait sur les chantiers navals et un grand-oncle qui a passé sa vie sur le paquebot France, le journaliste et romancier Christophe Ono-dit-Biot avait quelques bons atouts dans son jeu pour aimer l’univers maritime. S’il a rapidement cédé aux sirènes méditerranéennes, c’est qu’il a été mu par une passion toujours vivace pour la Grèce antique. Il y a ancré de magnifiques romans : Plonger, Grand prix du roman de l’Académie Française et prix Renaudot des lycéens, adapté au cinéma en 2017, et Trouver refuge, sur le mont Athos qui abrite une vingtaine de monastères interdits aux femmes. Livre après livre, il ne cesse de déclarer son amour à la mer et ses merveilles (Mer intérieure), jusqu’à cette relecture du poème d’Homère. Dès lors, impossible pour Cols bleus de ne pas le questionner sur les liens tissés entre Ulysse, figure mythologique fascinante et clivante, et les valeurs de la Marine.

The Odyssey, le film de Christopher Nolan est en salle depuis le 15 juillet. Pourquoi cet engouement pour la Grèce antique et en particulier pour un poème guerrier vieux de 25 siècles ?

L’Odyssée résonne d’un son particulier car nous vivons une époque d’incertitude. Ulysse nous apprend à naviguer par temps de brouillard extrême et de tempêtes, dans un territoire inconnu et dangereux. Nous avons perdu notre boussole dans la grande mer numérique où l’on surnage. Avec L’Odyssée, nous avons justement l’exemple de quelqu’un qui parvient, malgré les épreuves, à retrouver son Ithaque. Tout le monde a son Ithaque, car c’est aussi une métaphore : c’est le lieu où l’on est bien, l’endroit où l’on est enfin nous-mêmes, indiqué par notre boussole intérieure. Personnellement, cela fait presque 35 ans que je lis et relis ce texte car il contient toutes les expériences d’une vie humaine : la guerre, le deuil, l’aventure, la peur, l’enthousiasme, la transmission, la fidélité, l’infidélité, la perte et l’héroïsme, la lâcheté, l’orgueil… Ce n’est pas un hasard si L’Odyssée se passe sur la mer, qui est aussi à l’image de la vie et qui nous apprend tant de choses : cet immense poème (12 000 vers) est, d’ailleurs, construit comme un archipel, où un homme navigue d’île en île. Chacune d’elles révèle un univers différent, monstrueux ou hospitalier. Jusqu’à l’île ultime.

Pourquoi relire L’Odyssée ?

Je voulais proposer aux lecteurs de la relire avec moi ; en suivant le sillage d’Ulysse et en prenant le lecteur à bord. Je la raconte à la première personne, en passionné, du premier au dernier chant et je m’arrête quand c’est nécessaire pour expliquer, contextualiser car Homère n’explique rien : à l’époque les Grecs savaient de quoi il parlait. L’Odyssée est une sorte de livre initiatique, de manuel de survie où chaque épreuve est vécue comme un test. Il nous apprend à rester humain dans un monde de plus en plus inhumain (avec des cyclopes, des magiciennes, des monstres et des dieux). Homère nous enseigne aussi à protéger son équipage (ce qu’Ulysse ne fait pas toujours !), il faut lutter contre les mutineries, garder le cap et préserver l’esprit d’équipage. Le grand thème qui parcourt L’Odyssée, c’est aussi l’injonction à ne pas oublier : qui l’on est, pour qui on se bat. Lui se bat clairement pour reconquérir Ithaque, sa patrie.

Vous êtes parfois dur avec Ulysse. Vouliez-vous déconstruire le mythe ?

Non ! D’autant que je n’invente rien. Je ne fais que suivre Homère. En grec, Odysseus signifie Ulysse. Ce nom vient d’un verbe qui signifie « provoquer la colère de quelqu’un » ou « être irrité par quelqu’un ». Ulysse, c’est l’homme de la colère. Lui-même étant probablement le fruit d’un viol, car il serait le fils de Sisyphe. On nous l’a décrit comme un chef de guerre très rusé, qui subit la vengeance des dieux et essaie de rentrer chez lui, pour y retrouver sa femme et vivre en paix dans son palais. Or il va repartir. C’est cela la leçon de L’Odyssée. L’issue du voyage conditionne au fond un nouveau départ. Et cette idée est géniale ! Je pense que les vies de marins sont un peu à cette image. On est content de revenir, quelques mois, mais très vite l’appel de la mer se fait ressentir. Certes, dans L’Odyssée, cet appel à repartir s’impose à Ulysse puisqu’il devra, au nom de Poséidon, apporter une rame, symbole des océans, à un peuple qui ne connaît pas la mer.

Ulysse, du reste, est un héros dans lequel quelqu’un du XXIe siècle peut se reconnaître. Comme dans une bonne série ou un bon roman, ce qu’on aime, ce sont des personnages complexes. Ulysse est capable du bon comme du pire : généreux et cruel, rusé et totalement imprudent. Cette ambiguïté le rend fascinant.

Quels sont les traits caractéristiques de la mer dans L’Odyssée ?

Elle est rarement hospitalière. C’est le territoire des dieux, des déesses et des nymphes de la mer qui vous emprisonnent. On ne l’apprivoise pas. Pour les Grecs, la mer n’est pas bleue : Homère nous dit qu’elle a la couleur du vin. S’y adjoint l’idée de l’ivresse fatidique, car le vin permet à Ulysse d’enivrer le cyclope avant de lui crever son œil. En outre, les Grecs savaient assez peu nager, Homère invente d’ailleurs la bouée de sauvetage. La mer est aussi l’endroit où l’on peut facilement rester prisonnier, quand il n’y a plus de vent. Le roi Ménélas erre ainsi du côté de l’Égypte avec son bateau…

L’Odyssée parle-t-elle aux marins ?

Forcément ! Car ils ont tous leur Ithaque au cœur. Homère nous présente en outre le peuple de marins exceptionnels que sont les Phéaciens. Leurs vaisseaux n’ont pas besoin de pilotes car ils devinent les pensées de ceux qui y embarquent. C’est l’intelligence artificielle, ou Tesla, avant l’heure ! Selon le grand traducteur Victor Bérard (1864-1931)1, le poème d’Homère serait en fait un manuel de navigation mis en poème, qui viendrait des Phéniciens, les meilleurs marins de Méditerranée. Une carte marine, avec des instructions précises, serait donc encodée dans les vers d’Homère. Si ça ne fait pas rêver un marin, ça...

1. à lire dans Les Navigations d’Ulysse.

L’odyssée de l’Odyssée, de Christophe Ono-dit-Biot, Grasset, 368 p., 23 €.

 

Bio express

1997 : DEA de littérature comparée sur les écrivains « décadents » (fin du XIXe siècle)

1999 : Agrégé de Lettres modernes

2007 : Prix Interallié pour Birmane (Plon)

2010 : Nommé directeur adjoint de la rédaction du Point

2013 : Grand prix du roman de l’Académie Française pour Plonger (Gallimard)

2017 : Croire au merveilleux (Gallimard)

2019 : Nuit espagnole, sur Picasso, avec l’artiste Adel Abdessemed (Stock/Ma nuit au musée)

2022 : Trouver refuge (Gallimard)

2025 : Mer intérieure (Éditions de l’Observatoire)