Naufrage volontaire : le docteur Bombard, précurseur ou affabulateur ?
Publié le 19/12/2025
En 1952, quand il annonce son intention de traverser l’Atlantique en solitaire sur un canot pneumatique, sans eau ni nourriture, le docteur Alain Bombard fait face au scepticisme général.

On le taxe alors d’hurluberlu au projet suicidaire. Peu lui importe, le médecin va faire de la survie en mer l’obsession d’une vie. Voici son histoire.
Un matin de 1951, Alain Bombard, jeune interne à l’hôpital de Boulogne-sur-Mer, est appelé en urgence. Un chalutier, le Notre-Dame-de-Peyragues, vient de faire naufrage. « Jamais je n’oublierai le spectacle de ces quarante-trois hommes entassés les uns sur les autres, dans des attitudes de pantins disloqués » confiera-t-il plus tard. Cette expérience le marquera au point de se consacrer corps et âme à l’étude des conditions de survie des naufragés.
Il lance des recherches dans un laboratoire de l’Institut océanographique de Monaco. Son but : identifier les différentes causes de la mort des 200 000 naufragés recensés chaque année. Le scientifique aboutit rapidement à la conclusion que, en mer, le désespoir tue sûrement plus que les privations. « Naufragés des légendes, victimes raides et hâtives, je sais que vous n’êtes pas morts de la mer, que vous n’êtes pas morts de la faim, que vous n’êtes pas morts de la soif, car ballotés sous le cri des mouettes, vous êtes morts d’épouvante ». Pourvu qu’il garde confiance, l’homme peut donc trouver en mer son salut. Son intime conviction est que la mer peut fournir au naufragé une ration alimentaire suffisante pour assurer sa survie pendant des semaines. Le 20 octobre 1952, à 27 ans, Alain Bombard embarque donc seul depuis les Canaries sur un canot pneumatique, sans provision. L’Hérétique est un radeau muni de flotteurs gonflables en forme de fer à cheval de 4,60 mètres de long et de 1,80 mètre de large, d’un plancher en bois, le tout gréé d’une voile de trois mètres carrés environ.

« J’étais un hérétique pour plusieurs raisons, se souvient Alain Bombard. J’allais essayer de me rendre, avec un engin réputé non navigable, à un point déterminé à l’avance […] Plus grave était le fait que je m’attaquais à la croyance générale selon laquelle on ne peut pas vivre exclusivement sur les ressources de la mer et que l’eau salée n’est pas potable ». C’est sans doute la thèse la plus controversée du docteur : si le naufragé n’attend pas d’être déshydraté, il peut étancher sa soif avec de l’eau de mer en petite quantité et pendant cinq jours maximum.
Dès les premiers jours, Alain Bombard se désaltère en alternant de l’eau de mer et du jus de poisson qu’il extrait avec une presse. De même, une ration quotidienne de plancton lui fournit l’apport nécessaire en vitamine C. La pêche fait le reste. Alors que la communauté des gens de mer lui avait prédit qu’il ne trouverait aucun poisson au-delà du plateau continental, des daurades en nombre deviennent des compagnes fidèles.
En mer, le désespoir tue plus sûrement que les privations
Au bout de 21 jours, la pluie s’invite : il ne souffrira plus de la soif. Quotidiennement, le docteur consigne scrupuleusement toutes ses observations et fait l’amer constat de la précarité de son esquif : « Une vague remplit à moitié le bateau manquant de le retourner. Si cet accident se produisait, je crois que ce serait la mort certaine ». En bon médecin, il relève sa pression artérielle, son rythme cardiaque et observe l’état de sa peau et de ses muqueuses. Puis vient l’examen « subjectif » de son état psychique et moral et des exercices de mémoire. Plus tard, un espadon de méchante humeur qui tente de percer les parois de L’Hérétique lui inspire une vraie terreur. Deux mois durant, il expérimente le silence et l’ennui, mortel. Las, il écrit même ses dernières volontés avant de croiser la route d’un cargo providentiel dans lequel il refuse de finir sa route. Il poursuit sa dérive et le 24 décembre 1952, au bout de soixante-cinq jours d’enfer et 6 000 kilomètres, Alain Bombard atteint enfin la Barbade.
Le docteur est accueilli en héros par la presse. Très éprouvé, il a perdu vingt-cinq kilos et tous ses ongles, souffre d’anémie et doit subir l’ablation d’un rein. L’année suivante, le récit de ses exploits Naufragé volontaire traduit en quinze langues, est un succès mondial.
Alain Bombard poursuit ses recherches et participe à la conception et au développement de canots de survie mais la félicité est de courte durée.

Fort de son succès, Alain Bombard veut prouver l’intérêt du pneumatique. En 1958, le test qu’il effectue par gros temps avec huit personnes sur la barre d’Étel (Morbihan) s’achève dramatiquement. Bilan : neuf morts dont cinq marins sauveteurs. Ses nombreux contradicteurs pointeront les mystifications du médecin. L’enquête le disculpe mais rongé par les dettes et la dépression, il tente de se suicider dans un hôtel à quelques rues du foyer familial. « Ce qui me gêne le plus dans la vie, c’est d’avoir un physique jovial », confiera-t-il. Si j’avais l’air d’un pisse-froid on me prendrait beaucoup plus au sérieux ». Sous sa barbe semblable au Tartarin d’Alphonse Daudet et derrière un large sourire continuellement suspendu à un visage rond, Alain Bombard possède une volonté inébranlable.
Après avoir un temps étudié la physio-pathologie du marin, le docteur entame une autre carrière, moins connue. « Il est parti pour défendre les hommes contre la mer puis il s’est rendu compte qu’il fallait surtout défendre la mer, contre les hommes, raconte son fils Christophe. Son parcours est ensuite tourné vers l’écologie politique et scientifique ». Alain Bombard devient alors délégué général d’un laboratoire de biologie marine puis l’homme du Parti socialiste pour les questions maritimes. Il fait même un passage fugace dans le premier gouvernement de Pierre Mauroy en 1981 comme secrétaire d’État auprès du ministre de l’Environnement. Il s’éteint le 19 juillet 2005 à l’âge de 80 ans sans jamais avoir renié son expérience ni ses convictions. « Je n’ai jamais cru que mon expérience était une folie… J’avais 30 % de chance de mourir et 70 % de réussir. Croyez-vous qu’escalader l’Annapurna vous donne plus de chances ? ». On lui doit encore aujourd’hui un décret paru en 1958 qui rend obligatoire la présence d’un radeau de sauvetage pneumatique pour certaines catégories de bateaux.
A lire : Naufragé volontaire, d'Alain Bombard
Éditions Points collection Aventure, 320 p., 9,30€.
