L'art au service de la Marine : quand le pinceau devient une arme

Publié le 06/05/2026

Auteur : CF Anne-Charlotte

Les 400 ans de la Marine nous invitent à porter un regard renouvelé sur l’art et la puissance maritime.

De la marine de Vernet à nos jours, le lien ténu entre création artistique et affirmation de la puissance s’est progressivement distendu. À l’heure de la « bataille des images », quelle partition les armées doivent-elles jouer pour réinvestir l’art ? Analyse d’un levier de puissance injustement délaissé.

Utilisé comme instrument d’influence par nos grands compétiteurs, l’art a depuis plusieurs siècles été au cœur de la stratégie de soft power des États. Des grandes commandes royales à la politique de la Grande Laisse de la CIA1, l’art a servi à raconter la puissance des États mais aussi à propager leur message.

Sous l’impulsion de Richelieu, qui intègre l’ancre dans ses armoiries, puis de Colbert, l’émergence d’une marine unifiée et permanente s’accompagne d’une institutionnalisation de l’art où la création devient un outil au service de l’État.

L’ornementation monumentale des vaisseaux avec leurs poupes sculptées et leurs figures de proue allégoriques visait à projeter la magnificence royale sur toutes les mers. Chaque navire était le lieu de convergence de peintres et de sculpteurs, tels que Jean-Baptiste de la Rose (1612-1687) et Pierre Puget (1620-1694). Le sommet de cette stratégie fut atteint avec la commande de Louis XV à Joseph Vernet en 1753. Les Ports de France ne sont pas de simples paysages ; ils constituent un acte de renseignement et de souveraineté. En exposant ces toiles au Louvre, la Cour manifestait la vitalité de ses arsenaux et l’organisation de son commerce face à l’hégémonie britannique.

L’art fixait la norme et légitimait l’ambition maritime de la France. Ce lien s’est institutionnalisé au XIXe siècle avec la création du corps des Peintres officiels de la Marine (POM). Soutenus par Louis-Philippe et la IIIe République, les artistes sont chargés de consacrer dans la mémoire collective l’épopée des conquêtes, les ambitions impériales et la transition vers la marine industrielle, garantissant ainsi que la force navale soit non seulement exercée, mais aussi admirée et légitimée par l’image.

Le paradoxe de l’abondance visuelle

Historiquement, l’art a donc toujours agi comme un « multiplicateur de force symbolique », particulièrement lors des transitions technologiques. Au XIXe siècle, il a accompagné le passage de la voile à la vapeur ; au XXe, il a magnifié l’ère industrielle et l’atome. Le XXIe siècle est marqué par une transformation radicale des régimes de visibilité. Paradoxalement, alors que la Marine produit une quantité inédite d’images (photos, vidéos, contenus numériques), le récit stratégique global semble se fragmenter. Cette saturation de l’instant, caractérisée par l’obsolescence rapide des flux numériques, menace de diluer l’impact mémoriel et symbolique de l’action navale. L’image sature l’espace sans pour autant en fixer le sens. À l’inverse, l’œuvre d’art possède cette capacité unique à synthétiser une ambition nationale, à magnifier un destin maritime et à ancrer la puissance dans la durée.

Vers une nouvelle politique de commande

À l’heure du réarmement naval mondial, il semble nécessaire de « remettre l’art dans la boîte à outils de la puissance navale », car l’intentionnalité stratégique de l’art n’est pas un luxe, mais une condition essentielle de la durabilité du récit maritime national. L’enjeu est de rendre à l’art sa fonction structurante.

Repenser la politique de commande publique en la réhabilitant comme un acte souverain permettrait aux armées de se saisir de cet outil en imaginant l’intégration d’un dispositif semblable au « 1 % artistique ». Appliqué dans le domaine de l’architecture publique2, ce mécanisme consisterait à consacrer une fraction du budget à la commande d’œuvres pérennes, pensées dès l’origine comme partie intégrante des nouveaux programmes navals.

 

Remettre l’art dans la boîte à outils de la puissance

 

Une autre action clé pourrait être de repenser l’ancrage de l’art au cœur de l’Institution. À l’image des ateliers des arsenaux3, le développement de résidences d’artistes au sein des arsenaux permettrait une immersion à même de mieux connecter les Peintres officiels de la Marine à la Marine d’aujourd’hui.

La puissance maritime ne se résume pas aux capacités matérielles d’une flotte. Elle réside aussi dans une volonté, dans un récit partagé. L’histoire de la Marine française montre que ce récit a souvent été porté par des artistes, capables de donner forme à ce que la stratégie seule ne peut exprimer. Pour durer, une puissance doit non seulement agir, mais aussi se raconter. Et parfois, ce sont les artistes qui donnent à cette histoire sa forme la plus profonde et la plus durable.

1. La « politique de la grande laisse » est une stratégie de la CIA pendant la guerre froide consistant à promouvoir l’art américain, notamment l’expressionnisme abstrait, comme outil d’influence culturelle tout en dissimulant son implication. Elle reposait sur une apparente liberté des artistes, en réalité intégrés indirectement dans une stratégie de soft power visant à affirmer la supériorité culturelle des États-Unis.

2. Décret no 51-481 du 18 mai 1951 relatif à l’obligation de décoration des constructions publiques.

3. Créés sous l’impulsion de Colbert, les ateliers des arsenaux deviennent des lieux qui attirent de nombreux artistes de renom comme Jean-Baptiste de la Rose ou Pierre Puget. Dans les arsenaux, l’art n’est pas un luxe superflu, mais une composante fonctionnelle de la souveraineté.