La première femme vice-amiral Anne Cullerre, lauréate des Trophées Joséphine

Publié le 13/02/2026

Auteur : Clémence Douillot

Les Trophées Joséphine 2025, remis en décembre par la Région Pays de la Loire, ont consacré le vice-amiral Anne Cullerre, seule femme de la Marine à atteindre ce grade. Rencontre avec une pionnière inspirante.

Le vice-amiral Anne Cullerre reçoit le prix Joséphine de la présidente de la Région Pays de la Loire.

Après 35 ans de carrière dans la Marine nationale, le vice-amiral Anne Cullerre est devenue coach professionnelle en leadership. Sa force de caractère et ses qualités lui ont fait franchir à plusieurs reprises la barrière des « premières » dans un univers essentiellement masculin : première femme à commander deux bâtiments, à diriger une équipe de visite avec des commandos, à commander les forces françaises en outre-mer et à occuper le poste de sous-chef d’état-major opérations navales de la Marine. Un parcours audacieux et prestigieux que la VA Anne Cullerre a accepté de commenter pour Cols bleus.

Amiral, comment êtes-vous rentrée dans la Marine ?

Vice-amiral Anne Cullerre : cela peut sembler surprenant, mais c’est « par hasard » que je suis entrée dans l’institution militaire. Rien ne m’y prédestinait : ni une vocation militaire familiale, ni une enfance dans un environnement maritime. Nous habitions près d’une base aérienne et enfant, je voyais passer régulièrement des femmes en uniforme de l’armée de l’Air, ce que je trouvais extraordinaire. Après avoir entamé des études universitaires de langues étrangères, devenir professeure ne m’intéressant pas, je décide de passer le concours des corps techniques et administratifs des armées en 1981. Vraie surprise pour la Savoyarde que je suis, j’obtiens la spécialité Marine et deviens enseigne de vaisseau.

En 1993, les premiers postes sur des bâtiments sont ouverts aux femmes

Pourquoi avez-vous été une « pionnière » dans votre carrière ?  

VA A.C : Lorsque je suis entrée dans la Marine en 1981, les femmes officiers n’embarquaient pas. J’ai donc entamé une première partie de carrière à terre, dans des postes d’encadrement en école et sur des bases à terre, à Cherbourg puis à Brest. Ce premier temps m’a engagée au service de l’instruction des personnels et de leur formation. Cependant, j’aspirais à une carrière plus opérationnelle, à être un « vrai marin » et à servir à la mer. J’ai eu la chance de vivre à une période charnière pendant laquelle la Marine a réfléchi en profondeur sur la question de la mixité. Ce travail aboutit en 1993 avec l’ouverture de postes pour les femmes sur des bâtiments. Les portes se sont ainsi ouvertes à moi et je me suis engouffrée dedans, avec ténacité et investissement. C’est en tant qu’embarquée volontaire sur le Latouche-Tréville, l’un des deux premiers bâtiments à équipage mixte, que je commence ma vie de chef de quart. Ont suivi les commandements des bâtiments hydrographiques et océanographiques Lapérouse et d’Entrecasteaux. Pour résumer mon parcours, j’étais là au bon moment. D’heureuses opportunités, la volonté profonde de faire de mon métier de mon mieux, un rigoureux travail d’apprentissage et un grand investissement m’ont permis de tracer ma carrière. J’ai pris le risque, car c’en était un, je pouvais tout à fait échouer, de prendre ma place dans cet univers masculin.

J’étais là au bon moment

Avez-vous rencontré des difficultés particulières au long de votre carrière pour asseoir votre légitimité ?

VA A.C : Dix ans de navigation, l’obtention du brevet de l’École de guerre, des fonctions en état-major interarmées, un poste au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), obtenu à force d’investissement et de travail, m’ont fait gagner en crédibilité au plus haut niveau de la hiérarchie militaire. La confiance accordée par mes supérieurs m’a fait comprendre qu’ils m’ont fait accéder à ces fonctions en raison de mes compétences et pas uniquement parce que j’étais une femme, comme me l’a rappelé à juste titre le chef d’état-major de la Marine de l’époque. J’ai donc appris à dominer ce sentiment de l’imposteur et à me sentir à ma place, en donnant le meilleur de moi-même. 

Que vous a apporté la Marine dans votre vie personnelle ?

VA A.C : La Marine m’a poussée à découvrir ma vocation : faire grandir et progresser ceux qui m’entouraient. J’ai toujours été animée par cet esprit d’équipage et ce besoin de servir ma « famille marine ». C’est ce qui m’a poussée à devenir coach en leadership et à enseigner à Sciences Po. Retourner sur les bancs de l’école pour me former au  métier de coach m’a beaucoup appris sur moi-même. J’ai ainsi à cœur d’accompagner les chefs d’entreprise, les cadres et managers. Avant tout la Marine m’a fait comprendre l’importance du travail en équipe : quand on est commandant de bateau, on peut se retrouver très seul. Il faut savoir trouver cet équilibre délicat qui permet d’emmener tout l’équipage en pleine conscience vers l’objectif visé. La Marine m’a fait confiance, ce dont je lui suis profondément reconnaissante, et m’a donné une occasion unique pour développer mes qualités, m’exprimer et découvrir le monde. Grâce à elle, je me suis forgé une très large expérience en leadership et management, qui m’est utile encore aujourd’hui. Et j’ai pu acquérir une solide connaissance des relations internationales et militaires dans la région Indopacifique et de la planification et conduite des opérations maritimes, ce qui est la base de mon enseignement à Sciences Po Campus du Havre.

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui souhaitent s’engager dans un parcours exigeant ?

VA A.C : Être curieux et travailler, beaucoup, en osant saisir les opportunités. Je résumerai ainsi ma carrière : j’étais là au bon moment et j’ai su m’engouffrer dans les portes qui s’entrouvraient et tracer mon chemin dans un univers longtemps réservé aux hommes. Tout est possible et tout est permis : je crois qu’il suffit de savoir attraper sa chance et d’être audacieux.

Bio express :

1981 : entrée comme officier du Corps technique et administratif de la Marine

1997 : commandement du bâtiment hydrographique Lapérouse

1998 : direction du service « ouvrage cartes et documents centralisés » de Brest

2000 : obtention du brevet d’études militaires supérieures de l’École de Guerre

2001 : commandement du bâtiment océanographique D’Entrecasteaux

2003 : commandant en second du service d’information et de relations publiques de la Marine

2007 : direction du J7 du CPCO puis de l’OHQ européen du Mont-Valérien dans le cadre de l’opération « Eufor » au Tchad et en Centrafrique

2009 : chef d’état-major interarmées de l’amiral commandant la zone maritime de l’océan Indien sur le bâtiment de ravitaillement Somme

2010 : directrice « Plans » de l’état-major multinational des Combined Maritime Forces pour les opérations à Bahreïn

2011 : cheffe du bureau Asie-Pacifique à l’État-major des armées (EMA)

2012 : promue contre-amiral, commandant supérieur des forces armées de la Polynésie française, commandant du centre d’expérimentations du Pacifique et commandant des zones maritimes océan Pacifique et Polynésie française

2014 : sous-chef d’état-major opération aéronavales

2015 : vice-amiral

Vidéo réalisée par la Région Pays de la Loire.