Indopacifique, le Japon adapte sa posture de défense

Publié le 12/06/2026

Auteur : CF Esteban

« Le Japon est confronté à l’environnement sécuritaire le plus sévère et le plus complexe de l’après-guerre. »

Le ministre de la défense japonais Shinjirō Koizumi a annoncé vouloir consacrer à la défense, en 2026, 2 % du PIB, contre moins de 1 % jusqu’en 2020. En parallèle, Tokyo renforce son partenariat avec les États riverains de la zone indopacifique, notamment ses alliances avec la Corée du Sud et l’Australie, et reconsidère les liens historiques qui l’unissent aux États-Unis.

Du 31 mars au 2 avril, le président de la République Emmanuel Macron a effectué sa première visite véritablement bilatérale au Japon. Ce « partenariat d’exception » entre les deux pays, souligne une convergence entre « la stratégie française et européenne » et « la stratégie japonaise », autour d’un objectif commun : « bâtir une prospérité du XXIe siècle qui soit équilibrée », dans un cadre de paix et fondé sur des « valeurs démocratiques ». De manière plus globale, Tokyo entend redessiner ses liens stratégiques avec les États indopacifiques dont la France fait partie. Elle partage avec le Japon une vision commune de la prévalence du droit international. Une feuille de route a été définie en décembre 2023 pour la période allant jusqu’en 2027. Les deux États y réaffirment leur volonté de contribuer ensemble activement à la paix et à la stabilité dans la région, en attendant de célébrer en 2028 le 170e anniversaire de leurs relations diplomatiques.

Un environnement sécuritaire dégradé

 

Alors que la situation s’est complexifiée à un niveau jamais atteint depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon observe avec inquiétude l’activité de plusieurs pays de son environnement proche mais aussi nombre d’épisodes mettant en péril la gouvernance mondiale. En conséquence, le pays du Soleil levant a revu en 2025 sa stratégie de sécurité nationale (NSS). Premier défi majeur pour Tokyo : l’attitude de la République populaire de Chine. Cette dernière développe en effet une politique, sous sa forme diplomatique ou militaire, qui inquiète le Japon. Que ce soit en raison de ses investissements massifs pour ses armées tels que la croissance de la marine chinoise, ou bien les contentieux territoriaux en mer de Chine, l’activisme de Pékin est observé avec attention et une certaine crainte. Les incursions de navires et d’aéronefs chinois dans les espaces japonais, en particulier autour des îles Senkaku revendiquées par Pékin, sont de plus en plus fréquentes. La politique régionale de l’Empire du milieu apparaît également comme un défi collectif pour les autres États de la zone, du Vietnam à la Corée du Sud. Deuxième menace identifiée, celle liée à la Corée du Nord. En parallèle de ses essais nucléaires (six depuis le premier réalisé en octobre 2006), le régime de Kim Jong-Un a développé un programme de missiles à longue portée pouvant embarquer des têtes nucléaires. Depuis le début de l’année, quatre séries de lancements ont été réalisées par Pyongyang, les missiles visant la mer du Japon. Enfin, Tokyo ne peut occulter la présence russe dans son voisinage avec la présence de la grande base navale de Vladivostok, située à 1 000 kilomètres de Tokyo. Au-delà du contentieux sur la souveraineté des îles Kouriles qui existe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce sont aussi les liens forts qu’entretient Moscou avec Pékin et Pyongyang qui apparaissent comme un point de vigilance.

Un effort important pour la défense

 

Face à cet environnement sécuritaire dégradé, le Japon muscle sa politique de défense. Sept champs sont définis et doivent bénéficier de ce renforcement avec en priorité le développement des capacités de frappes à longue distance, que ce soit depuis des batteries côtières, des aéronefs ou des navires. Objectif : frapper au plus loin et au plus tôt afin d’empêcher une invasion de l’archipel. La défense anti-missile, la dronisation, le Command & Control ou encore la résilience sont définis comme les autres axes d’efforts. Dans le domaine naval, entre 2008 et 2030, le tonnage de la marine nippone devrait croître de 25 %. Les forces japonaises d’autodéfense s’appuient actuellement sur deux porte-aéronefs classe Izumo, une trentaine de destroyers dérivés de la classe américaine Arleigh Burke et sur une dizaine de sous-marins classiques. Tokyo fait évoluer sa flotte en modifiant ses porte-aéronefs pour leur permettre d’accueillir des F-35 et dote ses destroyers de cellules de lancements de Tomahawks. Elle a également initié la construction en 2025 de deux croiseurs, les Aegis System Equipped Vessels, navire déplaçant 12 000 tonnes et devant emporter un large panel de missiles. Ils sont prévus pour être admis au service actif en 2027 et 2028. Le coût de ce programme singulier doit atteindre 5 milliards d’euros.

Les alliances au cœur de la stratégie

 

En sus de ces investissements notables, le pays du Soleil levant compte également sur un important réseau d’alliances. En pointe, celle avec les États-Unis qui entretiennent en permanence sur le sol japonais environ 35 000 militaires des trois armées. Si la présence américaine est constante depuis la défaite de 1945, Tokyo et Washington ont mis en place en 2015 un mécanisme de coordination, l’Alliance Coordination Mechanism. Sont définis ainsi les liens et modes de fonctionnement en temps de paix, lors de catastrophes naturelles, tout comme dans le cas d’une attaque du territoire où les forces américaines apporteraient leur soutien pour défendre et contre-attaquer. Pour autant, à l’image de la Corée du Sud, le Japon cherche à développer d’autres réseaux d’alliances dans une logique de moindre dépendance face à l’allié américain. En mai 2026, un nouveau partenariat stratégique a été établi avec le Vietnam et plusieurs accords ont été passés avec l’Australie. Canberra a ainsi commandé onze frégates de classe Mogami et six projets stratégiques de coopération ont été identifiés, liés par exemple à la production de terres rares. Après plusieurs décennies de moindres investissements dans sa sécurité et de trop grande confiance dans l’alliance américaine, le Japon (re)découvre les prédateurs qui évoluent dans son environnement proche. Les forces navales de cette nation insulaire fortement dépendante de ses approvisionnements maritimes seront logiquement amenées à jouer un rôle dans leur protection et plus généralement dans sa stratégie de défense. Pour Paris, un lien renforcé semble aussi nécessaire pour affronter en commun des enjeux qui dépassent le simple cadre régional.