Indopacifique : la Marine au cœur de la stratégie française
Publié le 10/11/2025
7000 militaires stationnent en permanence en Indopacifique, répartis en trois forces de souveraineté et deux forces de présence.

L’Indopacifique représente en effet les trois-quarts de la zone économique exclusive de la France (soit 9 millions de kilomètres carrés de notre patrimoine maritime). Les militaires sont répartis en trois forces de souveraineté à La Réunion et à Mayotte, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française, ainsi que deux forces de présence stationnées à Djibouti et aux Émirats arabes unis.
Lorsque le Quai d’Orsay publie en 2019 la stratégie française pour l’Indopacifique 1, le but est de hisser cette gigantesque région du monde en haut des préoccupations européennes. En 2022, le déclenchement de la guerre en Ukraine confirme le rôle crucial joué par l’Indopacifique et lui confère une dimension économique nouvelle pour la France et ses alliés. En effet, les produits pétroliers et le gaz naturel qui transitaient auparavant par voie terrestre depuis la Russie et les territoires de l’ex-URSS, sont désormais acheminés par voie maritime depuis le Golfe arabo-persique et la côte Ouest de l’Inde. Conformément à la stratégie présidentielle, la France se veut « une puissance stabilisatrice qui porte les valeurs de liberté et de respect du droit ».
L’ambition française est d’apporter des solutions aux défis sécuritaires et économiques, de promouvoir un multilatéralisme efficace, et de s’engager en faveur des biens communs en étant au rendez-vous des enjeux sanitaires, climatiques et environnementaux auxquels les pays de la zone sont confrontés. À cette fin, il est devenu primordial que la Marine nationale puisse garantir l’accès à l’Indopacifique et aux territoires représentant des sources d’approvisionnement critiques. Pour comprendre les diverses missions qu’accomplissent les forces prépositionnées ou déployées dans la région, allant de l’action de l’État en mer à la protection de nos approches maritimes, Cols bleus a tendu le micro aux deux commandants de cette zone qui couvre deux océans : le contre-amiral (CA) Guillaume Pinget, commandant la zone Asie-Pacifique (ALPACI) et les forces armées en Polynésie française, et le CA Hugues Lainé, commandant les forces françaises en océan Indien (ALINDIEN) et aux émirats Arabes Unis. En préambule de ce dossier, nous avons demandé à l’ambassadeur de France chargé de l’Indopacifique, Marc Abensour, de dessiner les contours de ce concept qui gomme les frontières historiques.
Pour en savoir plus sur la stratégie française concernant l’Indopacifique : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/strategies-regionales/indopacifique/l-espace-indopacifique-une-priorite-pour-la-france/

Interview de Marc Abensour, ambassadeur de France chargé de l'Indopacifique.
Refuser la logique de blocs
Monsieur l’ambassadeur, d’où vient le terme « Indopacifique » ?
Marc Abensour : L’Indopacifique est un concept qui accorde une place centrale à la maritimisation du monde. Historiquement, cette idée était déjà présente dans les thalassocraties portugaises, puis elle a été mobilisée par des géographes britanniques au XIXe siècle. Plus récemment, c’est l’ancien Premier ministre japonais Shinzo Abe, qui réactive ce concept dans son discours au Parlement indien en 2007, avec l’idée de l’Inde comme contrepoids à la Chine.
Ce terme est un changement de paradigme. On passe d’une approche géographique à une approche géopolitique de flux maritimes, par exemple pour le commerce, l’approvisionnement énergétique, la connectivité numérique. Ceci nous amène à décloisonner les différentes zones géographiques et se traduit par une approche inédite dans notre appréhension des enjeux et nos méthodes de travail avec la mise en réseau de l’ensemble de notre dispositif diplomatique et militaire au sein de cet espace qui couvre à la fois l’Afrique orientale, le golfe Arabique et l’Asie-Pacifique. La singularité de notre approche se caractérise par le refus d’une logique de bloc au profit de « partenariats de souveraineté », dans des domaines susceptibles d’être arsenalisés par nos compétiteurs stratégiques. Ceci s’applique dans le domaine de la sécurité et de la défense, mais également pour la résilience de nos chaînes de valeur la connectivité numérique ou la transition verte. L’accent est mis sur des approches coopératives et collaboratives avec les pays partenaires et les organisations multilatérales régionales. Si je devais résumer notre posture, je dirais : pas de confrontation avec la Chine (la stratégie Indopacifique est la cadre pour traiter des défis liés à l’assertivité accrue de cet acteur incontournable), pas d’équidistance entre les états-Unis (nos alliés) et la Chine et pas d’alignement stratégique sur Washington (selon la fameuse formule « alliés mais pas alignés »).
Comment s’articule l’approche multidimensionnelle dans la mise en œuvre de la stratégie Indopacifique ?
M. A. : La Marine nationale a un rôle éminent dans l’élaboration de la stratégie et dès son origine, avec en particulier la priorité d’assurer la liberté de navigation et l’accès aux espaces communs. Les armées sont fortement impliquées dans la mise en œuvre de la stratégie, dans le cadre d’une approche multidimensionnelle qui mobilise l’ensemble de l’interministériel et des opérateurs de l’état (AFD, Expertise France, IRD, CIRAD, Instituts Pasteurs, etc.). Notre ambition est d’exploiter pleinement les synergies entre tous ces acteurs. C’est en effet une zone qui fait face à des enjeux globaux, de façon existentielle pour certains États insulaires, avec l’élévation du niveau de la mer, qui fragilise les écosystèmes côtiers et les sites coralliens, la pêche illégale, le narcotrafic ou les risques de pollution massive. Il nous appartient d’apporter des réponses coordonnées en interne France et avec nos partenaires européens.
Comment cela se traduit-il concrètement ?
M. A. : La stratégie est un cadre mobilisateur qui a vocation à générer de multiples initiatives, programmes et projets concrets. Ainsi, la mise en place au Sri Lanka d’une école de sûreté et de sécurité maritime à dimension régionale, qui travaille avec la toute nouvelle Académie de l’océan Indien à La Réunion. Idem avec l’ouverture en février 2025 d’une ambassade aux Samoa (zone polynésienne du Pacifique). Ce sont des signaux forts pour montrer notre implication auprès des États insulaires du Pacifique et des organisations régionales (FIP, CPS, PROE). L’Agence française de développement a depuis ouvert des antennes au Vanuatu, aux Fidji et en Papouasie-Nouvelle-Guinée, tandis que l’ambassadrice pour la coopération dans le Pacifique est maintenant basée à Nouméa.