Game of Drones : analyse par deux experts
Publié le 23/07/2026
À l’heure de la résurgence des conflits : découvrez comment la Marine se réinvente au niveau technologique pour préparer la guerre de demain.

Les enseignements relatifs à la guerre navale en mer Noire, la multiplication des actions hybrides en Baltique, les attaques des Houthis en mer Rouge et les frappes iraniennes dans le golfe Arabo-Persique illustrent l’augmentation de l’emploi des drones. Ils caractérisent la désinhibition de la violence armée « à distance ». Le commandement maritime interallié (MARCOM) associé au Centre pour la recherche et l’expérimentation maritimes (CMRE) ont récemment accéléré les initiatives dans ces domaines. Regards croisés entre le vice-amiral d’escadre (VAE) Ludovic Poitou, commandant adjoint du Commandement maritime de l’OTAN, et le Docteur Éric Pouliquen, directeur du CMRE.
Amiral, Monsieur le directeur, quels sont les principaux axes de coopération entre MARCOM et le CMRE ?
VAE Ludovic Poitou : Inscrite dès 2020 dans les priorités de MARCOM, l’intégration opérationnelle des drones a été élargie aux nouvelles technologies, aux programmes innovants et à la lutte contre les menaces hybrides. Concrètement, cela s’est traduit par l’initiative Dynamic Messenger (DYMS) en 2022 en coopération étroite avec le Commandement allié Transformation (ACT) et notamment le CMRE. Le label DYMS a vocation à conduire des expérimentations visant l’intégration des drones navals dans l’espace opérationnel. Le tempo initial s’est accéléré depuis début 2025 avec des expérimentations opérationnelles agiles via l’initiative Task Force X (TF-X) d’ACT. Chaque nation peut inscrire son innovation sous ce label, comme l’a fait la Finlande avec le soutien de MARCOM et de l’agence DIANA pour la surveillance du golfe de Finlande.
Enfin, l’hybridité accrue, notamment en Baltique, a mis en valeur le besoin d’accélérer le traitement de masse de données dans le domaine maritime : d’où le projet Mainsail1 du CMRE, sans doute le meilleur symbole de la synergie MARCOM/CMRE.
Dr Éric Pouliquen : Unique centre de recherche maritime de l’OTAN, le CMRE met à profit 67 ans d’expérience dans le domaine des sciences et technologies sous-marines pour répondre aux menaces maritimes actuelles les plus urgentes, comme la protection des infrastructures sous-marines critiques, la lutte contre les mines marines, ainsi que l’interopérabilité, la sécurité et la normalisation des systèmes maritimes non habités. Notre centre met à disposition des outils d’aide à la décision stratégique pour filtrer et gérer son flux important de données et de demandes entrantes. Le CMRE fournit également des experts en analyse opérationnelle lors des exercices maritimes.
Depuis des décennies, le CMRE teste et développe des systèmes autonomes et mène des essais en mer à bord des navires de recherche de l’OTAN Alliance et Leonardo, de la Méditerranée aux conditions glaciaires rigoureuses de l’Arctique. Le CMRE contribue également aux projets de la TF-X, conçus pour inciter les nations à adopter rapidement des solutions de drones.
Comment l’outil « Mainsail » permet-il d’améliorer l’efficacité opérationnelle des forces alliées ?
Dr É. P. : D’une ampleur impressionnante, l’activité humaine à travers les océans du monde rend difficile l’identification de comportements suspects. Les menaces crédibles ne proviennent pas seulement de navires militaires, mais aussi de navires commerciaux, couvertures pour des activités hostiles visant des pipelines, des câbles et des réseaux énergétiques offshore, comme l’a montré le sabotage du gazoduc Nord Stream.
S’appuyant sur une décennie de recherche en surveillance maritime, fusion de données et connaissance de la situation, « Mainsail » est un nouvel outil logiciel qui utilise l’intelligence artificielle. Il intègre les données AIS2, la surveillance satellitaire, les capteurs sous-marins, les conditions environnementales et les schémas comportementaux historiques au cœur d’une image opérationnelle unifiée. Alimenté par des technologies cloud et une architecture de plateforme de données flexible, « Mainsail » traite et fusionne des flux de données multi-domaines à grande échelle tout en restant adaptable aux exigences opérationnelles émergentes.
VAE L. P. : En janvier 2025, l’OTAN a renforcé sa présence militaire et sa capacité de coordination régionale en mer Baltique. Commandée par MARCOM, Baltic Sentry est une activité de vigilance multidomaine qui vise à améliorer la connaissance de la situation maritime dans cette zone afin de dissuader les attaques contre les infrastructures sous-marines critiques.
La complexité et la masse de données nécessaires à l’exécution de cette mission a conduit à intégrer des solutions d’intelligence artificielle. Les capacités de « Mainsail » peuvent par ailleurs être exploitées pour l’identification et le suivi d’autres menaces hybrides (ex. : Shadow Fleet). « Mainsail » s’oriente désormais vers un outil d’alerte pour l’aide à la décision.
Dans le domaine de l’intégration des nouvelles technologies aux opérations, la Marine nationale est un élément moteur reconnu du domaine « unmanned » au sein de l’Alliance mais l’analyse comparative est utile à conduire aussi chez nos alliés. Ainsi, la Finlande et le Danemark ont-ils accueilli respectivement deux expérimentations opérationnelles TF-X en 2025 et 2026. L’OTAN présente indéniablement un cadre privilégié pour préparer l’ensemble de nos forces maritimes à ces enjeux, et dans certains cas, participer au financement et au développement de capacités. La coopération entre CMRE et MARCOM illustre le rapprochement opéré par ACT et ACO (commandement allié Opérations) pour s’adapter au tempo technico-opérationnel actuel et accélérer le développement de l’innovation dans le domaine naval.
1. Multi-domain Awareness and Insight with AI Layering.
2. Automatic Identification System.