Entretien exclusif avec l’amiral Nicolas Vaujour pour son livre "Les guerres des mers" (Tallandier)
Publié le 04/02/2026
Demain, le 5 février 2026, sort dans toutes les librairies de France « Les guerres des mers », l’essai de l’amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la Marine.

C’est la première fois qu’un chef d’état-major de la Marine s’exprime de cette façon dans l’exercice de ses fonctions. L’amiral a reçu Cols bleus pour un entretien exclusif où il donne sa vision de la Marine nationale et brosse les principaux défis qui attendent les marins. Un livre indispensable, à la plume claire, concise et vivante, qui fera date.
Amiral, pourquoi avez-vous écrit ce livre ? Les 400 ans ont-ils été le moteur ?
L'idée initiale était de lever le voile sur ce que nous, marins, vivons à bord et le faire comprendre à un public assez large. Un bateau quand il s’éloigne vers l'horizon, cela fait rêver. A son retour, les marins sont en général contents de leur mission, mais les non-marins ne saisissent pas toujours très bien ce qui s’est passé entre les deux. Notre vision du monde est probablement un petit peu différente, et complémentaire, de celle des Français à terre. Les 400 ans ont été un déclencheur propice. C’était le bon moment.
C'est un livre qui, en s’appuyant sur votre expérience, explique les enjeux géopolitiques du monde de demain. Quel public visez-vous ?
En fait, c'est assez large. Je m’adresse aussi bien à ceux qui cherchent des clés de compréhension sur la Marine, parce que la mer leur est inconnue, qu’à ceux qui la connaissent déjà et qui souhaitent approfondir les problématiques liées au milieu maritime. Et puis je m’adresse aussi à ceux qui ont envie de vivre l'aventure en mer. Ils trouveront des réponses dans mon livre. J'espère que ceux qui se posent des questions sur un engagement potentiel, dans la réserve ou dans la Marine, seront attirés par ce qui est écrit et passeront à l’action !
Le livre est construit autour d’une dizaine de chapitres, quels sont les principaux sujets que vous abordez ?
Tout d’abord, j’explique les grandes caractéristiques du monde maritime et de la mer, espace de libertés qui façonne la puissance géopolitique. Sans oublier ce qui fait l’ADN du marin depuis toujours, cet expert ouvert sur le monde comptant sur la force du collectif pour dépasser un milieu difficile. J’analyse ensuite les rôles de la Marine, de protection et d’intervention, aux côtés des autres administrations et des autres armées. Dans l’état des lieux des menaces qui se dressent dans un contexte d’affirmation des puissances, il était nécessaire de mettre en lumière les défis technologiques qui se posent pour agir en mer et surpasser l’adversaire en cas de conflit. Je prends en compte les partenariats, en particulier avec nos proches alliés européens ou de l’OTAN. Je donne à voir au lecteur comment la Marine se tient prête, en s’entraînant avec plus d’intensité et dans des conditions très réalistes, en garantissant la permanence océanique de la dissuasion. La Marine renouvelle ses capacités à travers des programmes de long terme, mais également en étant plus agile dans son organisation et sa capacité à innover, sur le court terme.
Dans cet essai, vous avez aussi accepté de vous livrer, puisque chaque chapitre s'ouvre avec une anecdote personnelle. Convoquer ces souvenirs est inédit pour un chef d’état-major en exercice, pourquoi avoir accepté de vous prêter au jeu ?
Chaque marin pourra se retrouver dans ces anecdotes. En ce qui me concerne, j’accumule 37 ans de service dans la Marine, dont de nombreuses années embarquées. Ces histoires attirent l'œil, pour donner envie d'aller lire le chapitre entier. Mais chacune d’elles, chaque expérience, vient alimenter une réflexion plus profonde. Mon intention est que chaque marin puisse se retrouver aisément dans mes propos, au sens où chacun a vécu une expérience similaire. La Marine agit au cœur des enjeux géopolitiques, qu’on peut percevoir dans une simple anecdote, mais qui ont été réellement vécues par de nombreuses personnes.
Entre vous et un jeune matelot, un maistrancier, ou un élève-officier de l’École navale qui vient d’entrer dans la Marine, finalement, une même expérience commune vous lie ?
Oui c’est cela l’esprit d’équipage : nous vivons tous la même chose dans une unité de la Marine. Chacun aura sa propre interprétation des événements. Et dans le livre, je donne mon interprétation, mais si je les exprime aujourd'hui comme chef d'état-major de la Marine, je les ai vécues aussi comme jeune enseigne de vaisseau. Chaque marin aura sa lecture, complémentaire de la mienne.
La mer, c'est ce que les Français ont face à eux quand ils regardent leur avenir
Parlons de la Marine nationale en tant que grande puissance. Vous écrivez que parfois, elle est même plus appréciée à l'extérieur de nos frontières que par les Français. Comment l’expliquez-vous ?
Dans ce livre, j’essaie de faire mentir Éric Tabarly, quand il déplorait à l'époque que « La mer, c'est ce que les Français ont dans le dos quand ils sont sur la plage ». Je dis – et je reprends les propos du Président de la République - que la mer, c'est ce que les Français ont face à eux quand ils regardent leur avenir. Les enjeux maritimes ne sont pas toujours très bien compris en France car nous sommes un peu trop « terrestres » ou « continentaux » dans la manière de réfléchir. Pourtant, la France dispose d'outils de puissance maritime remarquables, mais souvent méconnus. C’est vrai à travers la dissuasion, par exemple. Notre capacité à diluer un SNLE tous les 70 jours dans l’océan, très peu de nations sont capables de faire ça.
La France est aussi une grande puissance maritime avec des grands armateurs dans le transport comme dans la technologie des câbles sous-marins (ces compagnies françaises représentent 30% de la puissance câblier dans le monde). Ce sont de vraies pépites. Parmi les compagnies plus petites, ayant un réel savoir-faire, on a les Abeilles, par exemple.
D'un point de vue du recrutement, êtes-vous êtes confiant ?
Aujourd'hui, il y a suffisamment de jeunes qui s’engagent dans la Marine, mais ce n'est jamais acquis. Il faut maintenir l'effort. Le livre peut y contribuer, à sa manière : « Donner envie de rentrer dans la Marine ». Comment les marins acceptent-ils de vivre dans des espaces très restreints, que ce soit dans un sous-marin ou un bateau de surface, et de partir quatre mois ensemble ? La première raison de cet engagement, c’est l’esprit d’équipage. Ensuite, le point commun de tous les marins, c'est la mer. Une passion. Il n’en reste pas moins que ce n’est pas toujours simple de vivre sur un bateau qui se fait secouer dans les tempêtes sans voir sa famille le soir, pendant des semaines. Les marins sont des militaires, ils protègent la France, mais en mer. Et cette caractéristique est fondamentale. Elle draine à la fois l'organisation de la Marine et celle de sa formation. Je suis très attaché à cet esprit de solidarité des gens de mer et à l’esprit d’équipage qui caractérisent la vie de marin. C’est pourquoi les droits de ce livre sont versés à Entraide Marine, une association qui fait beaucoup pour les familles de marins, et les marins en difficulté.

Aujourd'hui, en tant que chef d'état-major, vous allez un peu moins en mer, cela ne vous manque-t-il pas ?
Quand on est chef d'état-major de la Marine, c’est vraiment un très grand plaisir de retourner sur un bateau, ne serait-ce que pour quelques heures, pour ressentir d'abord la plateforme qui bouge, puis voir l’énergie d’innovation des équipages et leur capacité d’adaptation. C'est régénérant aussi, car on retrouve les yeux qui brillent des marins, heureux d’accomplir leur mission et d'être en mer. Pour répondre à votre question, je pense que dans toutes les carrières, il y a un moment où le volet « embarqué » s'arrête. De mon côté, je suis passé à un volet plus stratégique.
Avez-vous eu un coup de cœur particulier pour un bateau lors de votre période de commandement ?
J’ai beaucoup aimé commander l’aviso Commandant Birot, car c’est un bateau de taille moyenne, avec 80/90 personnes à bord, ce qui permet de connaître tout le monde. C’est le genre de bateau que l’on vit pleinement parce que ça bouge beaucoup. La vie en équipage est intense aussi, car finalement il y a beaucoup de jeunes marins, donc à chaque problème rencontré, il faut se débrouiller avec les moyens du bord pour trouver une solution. Un autre bateau qui m'a évidemment énormément plu est la frégate Chevalier Paul. La frégate de défense aérienne – comme le sous-marin - est un symbole de la puissance de la Marine, par sa capacité à aligner toutes les compétences sur une même plateforme, en mesure de mener des opérations de guerre, et de protéger un porte-avions.
Quel est le secret d’un bon commandant ?
Le commandant, c'est le générateur de confiance. C’est celui qui insuffle à chaque marin l’intime conviction qu’il a une part de responsabilité dans l’équipage. Chacun comprend qu'on compte sur lui et qu'il devra lever la main au moment opportun, pour faire part d’une difficulté ou partager une bonne idée. Si on ne sait pas écouter, ça ne marchera pas. Au contraire, la confiance désinhibe et permet au marin – quel que soit son grade - de bien réagir au bon moment. D’autre part, un bon commandant, c’est celui qui a compris que la solution viendra de son équipage. En fait, il doit créer les conditions pour que les bonnes idées émergent. Esprit d'équipage, confiance, solidarité, et chacun a sa place.
Pourquoi avoir choisi ce titre : « Les guerres des mers » ?
Il montre la pluralité des problématiques rencontrées au large : de la lutte contre le narcotrafic, à la lutte contre les flottes fantômes, en passant par les tirs de missiles pour contrer les drones houthis en mer Rouge. La mer est devenu le lieu des frictions, à des niveaux d’intensité très différents. En opération, il y a des périodes de calme et d’autres périodes très intenses. Quand on part en mission, la seule chose que l’on peut affirmer c'est que probablement ça ne se passera pas comme prévu.
Que signifie « La France est mondiale » ?
Il existe très peu de marines mondiales. A travers les territoires d'outre-mer, la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Mayotte, La Réunion, Nouméa, Papeete, en passant par Wallis et Futuna, la France est présente sur tous les océans du monde. C'est quelque chose d’unique. Même les Américains n'ont pas de territoires en océan Indien.
Quand on voit le mot « guerre », on pense à la guerre entre l’Ukraine et la Russie, en quoi cela concerne-t-il la Marine française ?
En fait, cette guerre est très terrestre dans l'inconscient collectif. Mais elle également est très maritime, parce qu'elle a des impacts sur les flux maritimes qui sont extrêmement importants. Des impacts sur la mer Noire, l'Atlantique et la Méditerranée, sur les flux logistiques de la Russie. 40 % de l'effort de guerre russe, c'est-à-dire l'effort économique et financier de la guerre, est portée par la vente de pétrole. Cette vente de pétrole passe aujourd'hui essentiellement par la Baltique (à hauteur de 80 %). La Baltique qui était un lac neutre avant la guerre est devenue un « lac de l’OTAN », avec l'adhésion de la Finlande et de la Suède. La Russie a perdu son accès à Sébastopol parce que les attaques ukrainiennes s’y multiplient. Elle a aussi perdu le port de Tartus, qui était un grand hub logistique.
Est-ce que la crise au Venezuela, avec la capture du président Nicolas Maduro par les Américains, risque d'ouvrir un nouveau front ?
C’est une illustration concrète de la nouvelle Stratégie Nationale de Sécurité américaine, en particulier du concept de la « La paix par la force » et de « l’hémisphère occidental ». Elle démontre la volonté américaine de régler un certain nombre de questions stratégiques en bousculant les équilibres antérieurs, au besoin en utilisant la force. Aujourd’hui l’incertitude devient la norme, notre monde devient plus imprévisible.
Quelle qualité doit-on développer pour être chef d'état-major ?
Le chef d'état-major a un rôle de pivot. Il est la charnière entre le monde politique, le chef d'état-major des armées et son armée, pour ce qui me concerne, la Marine. Devant les représentants de la Nation, que ce soit les députés, les sénateurs, mais aussi le gouvernement, il a un rôle de conseil, d'explication et de conviction. Le CEMM est héritier, bâtisseur et serviteur, comme chaque marin. Il hérite d’une situation qu’ont construite ses prédécesseurs et s’inscrit dans leur lignée. Il participe à bâtir la Marine de demain, afin qu’elle réponde aux besoins des opérations futures. Il commande et sert les marins, et comme eux, il est au service de la France et des Français. C’est pourquoi le lien Armée-Nation est quelque chose d'extrêmement important pour moi. Il se traduit à travers les jeunes qui s’engagent dans la Marine (4000 par an), mais aussi à travers le tissu industriel dans les territoires. C’est tout un écosystème : une Marine s’appuie certes sur ses marins, mais aussi sur des infrastructures (des ports, des bases), et des industriels capables de fabriquer ces ports, ces bases, ces sous-marins et ces bateaux, ces avions et ces hélicoptères. A titre d’exemple, 800 entreprises françaises vont travailler sur le porte-avions de nouvelle génération.
Les guerres des mers, de l’amiral Nicolas Vaujour, Tallandier, 240 p., 20,90 €