Effort, fidélité et engagement : le trio gagnant de Norbert Tafzi, ancien des forces spéciales
Publié le 18/09/2026
Engagé à 18 ans comme matelot, le capitaine de vaisseau Norbert Tafzi raconte ses années au service des commandos Marine et des forces spéciales.

Entré au centre d’instruction naval à 18 ans, Norbert Tafzi a servi trente-trois ans dans la Marine, puis 10 dans la réserve opérationnelle. Ancien commandant du commando Trépel, il a aussi dirigé l’École des commandos de Lorient. Dans Carnet de combats (Mareuil Éditions), livre autobiographique, il revient sur les nombreux théâtres d’opération qu’il a connus, du Liban à la Guinée-Bissau, de l’Afghanistan au Timor oriental, de l’Irak jusqu’à Bahreïn où il a, cette année, assisté en direct au début de la guerre entre Israël, les Etats-Unis et l’Iran. Pugnacité, goût de l’effort et du risque, fidélité aux valeurs de la Marine, hommage à ses frères d’armes et extrême endurance traversent ce livre d’aventure, impossible à lâcher et où l’on apprend énormément sur les spécificités des forces spéciales. Encore au service du drapeau français dans la réserve, le capitaine de vaisseau analyse les épreuves endurées et ce qui fait l’ADN d’un commando Marine, qui plus est, ayant intégré le prestigieux COS.
Cols bleus : Pourquoi n'avez-vous pas écrit ce livre lorsque vous avez quitté l’armée d’active en 2013 ?
Capitaine de vaisseau ® Norbert Tafzi : Parce que je n'étais pas prêt ! Aujourd’hui, j'ai 65 ans, et ce qui m’intéresse, c'est d’offrir un témoignage sur le destin d’un fils de harkis, puis sur le comportement des hommes, en particulier les jeunes, au combat. Je les ai vus sur le terrain, c'est quelque chose de fort. Ce patriotisme-là, on en parle très peu. J’ai vu des jeunes prêts à risquer leur vie pour leurs camarades et pour leur mission. Et quand l’un de leurs frères d’armes tombait, trois jours plus tard, ils repartaient sur le terrain.
Vous êtes fils de harkis, pourquoi est-ce important pour vous de le mentionner ?
CV ® N. T. : C’est mon histoire et la Marine nationale ne se prévaut pas assez de ce qu'elle a fait durant cette période très particulière. À l’indépendance de l’Algérie en 1962, elle a ramené ses supplétifs et leur famille en France. Près d'un millier de personnes furent rapatriées à l'initiative d'officiers de la demi-brigade des fusiliers marins (à laquelle mon père appartenait). Même si je ne me sens pas vraiment très légitime pour en parler parce que grâce à mon père qui a été détecté immédiatement pour faire une carrière dans les commandos Marine, notre famille n’est pas passée par les camps en arrivant d’Algérie. Les autres harkis de la DBFM ont allés au camp de Largentière en Ardèche. J'ai donc vécu la vie d'un petit breton. Des années plus tard, quand j'ai commandé le groupement de fusillés marins de Toulon, je me suis rendu à Largentière.
À la fin de la cérémonie, je suis reparti en hélicoptère. J’ai demandé au pilote de faire un passage bas, comme un dernier salut. Beaucoup de familles étaient encore là, en Ardèche, avec des jeunes qui nous regardaient. Ils ont vraiment apprécié ce geste, ils l’ont pris comme un signe, une façon de leur montrer mon attachement.
Ce patriotisme-là, on en parle très peu. J’ai vu des jeunes prêts à risquer leur vie pour leurs camarades et leur mission
Votre père a fait partie de la demi-brigade des fusiliers-marins en Algérie, puis a été commando Marine, cela a-t-il influencé votre engagement ?
CV ® N. T. : Certainement, je pense qu’être bercé par ses histoires tout petit m’a façonné. Pourtant, mon père voulait que je devienne fourrier pour être au chaud l'hiver. Ma mère, elle, m’imaginait ouvrier, ou le rêve absolu : cadre à la Direction des constructions navales (devenue depuis Naval Group). Je pense que c'était en miroir de ce que mon père lui avait fait vivre, elle a eu peur toute sa vie pour lui et ne voulait pas recommencer avec les enfants.
Pourquoi la Marine en particulier ?
CV ® N. T. : J'ai fait une préparation militaire para, donc je connais aussi l'armée de Terre, mais dès ma préparation militaire Marine, mon cœur s’est mis à battre pour la Marine. Je n’ai eu aucune hésitation.
Vous racontez qu'après votre baccalauréat, vos professeurs vous ont encouragé à poursuivre des études supérieures, pourquoi vous êtes-vous engagé à l’école des matelots au Centre d’instruction naval de Querqueville ?
CV ® N. T. : Je suis issu d'une famille nombreuse, avec cinq enfants. Pour aller à la faculté, il aurait fallu aller à Rennes, située à peine à 200 kilomètres de chez nous, et j’aurais dû prendre un logement. C'était compliqué pour mes parents. L'engagement dans la Marine m'a permis de monter en responsabilité, et je lui en sais gréé. Elle m'a donné des opportunités qui n'existent peut-être pas dans d'autres organisations. En outre, être passé par tous les grades intermédiaires entre matelot et capitaine de vaisseau m'a servi et apporté une légitimité. Si je devais signer demain, je referais la même carrière !

Votre rêve était d’être commando, et vous l’êtes devenu. Mais votre entrée à l'École navale vous en a éloigné pendant six ans, comment l’avez-vous vécu ?
CV ® N. T. : Pour certains jeunes marins qui plus est, physiquement au top à ce moment de leur carrière, cela peut être perçu comme un sacrifice. Pourtant le cours chef de quart, le poste embarqué et le cours d’instruction participent à notre formation. Quand vous intégrez les forces spéciales, vous devez maîtriser les codes et le langage commun avec tous les marins dans les autres unités, donc c'est nécessaire. Personnellement, je me suis plu sur les bateaux. On a beau être commando Marine, quand on vous donne l’ordre d'accoster pour la première fois de nuit à Mururoa, comme cela m'est arrivé, c’est tout sauf anodin !
Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui veut devenir commando Marine ?
CV ® N. T. : Il ne faut pas idéaliser les commandos, au risque d’être déçu. Parfois sur une mission, il faut savoir patienter des semaines, des mois à endurer et s’entraîner, avant d’être envoyé en opération. On ne fait pas tous les jours une opération comme HK35 (en Afghanistan en décembre 2010).
Ensuite, je leur dirai qu’être fort physiquement est nécessaire mais pas suffisant. Il faut de la résilience, être capable de souffrir tous les jours en sachant que demain sera une nouvelle souffrance. Les exercices sont aussi dangereux que les missions, on va au bout du bout, juste en dessous de la limite de la sécurité.
Être fort physiquement est nécessaire mais pas suffisant. Il faut de la résilience, être capable de souffrir tous les jours en sachant que demain sera une nouvelle souffrance
Qu'est-ce qui vous donne envie de souffrir et d'y retourner ?
CV ® N. T. : La première chose, c'est l'ambition de travailler au plus haut niveau pour la France. Cela a toujours été mon ressort. Les cours sont tous durs, mais ils vous ouvrent de telles perspectives en mission que vous acceptez de souffrir pour arriver à ce niveau par la suite. L'ambition est légitime. Je ne crains pas ce mot. Elle n’est pas qu'individuelle, elle est aussi au service du groupe, de la Force des fusiliers marins et des commandos Marine.
La peur est-elle aussi est un corollaire intrinsèque de vos actions ?
CV ® N. T. : Oui. Celui qui dit le contraire, je n'y crois pas. Tout le monde a peur. J'ai toujours ressenti une forme de crainte ou des doutes, pas uniquement en recevant des ordres, mais aussi en les donnant. En revanche, cela ne m’a pas arrêté. Ce qui peut faire la différence, c’est savoir dépasser sa peur, la maîtriser et en faire une force, sans jamais se laisser paralyser.
La peur doit être un moteur, une adrénaline, sans vous empêcher de réagir ni de réfléchir.
Quelqu'un qui n'a pas peur est dangereux pour lui, et surtout pour les autres, parce qu'à partir du moment où vous évaluez mal la peur, vous pouvez commettre des fautes énormes. Plus on monte en grade, plus on nous demande d’évaluer aussi le niveau des autres. La peur évolue. On doit toujours se demander si le plus faible du groupe est capable de faire ce qu’on lui demande. On s’aligne sur le plus petit dénominateur commun, raison pour laquelle il doit être au top.
Les femmes ont-elles leur place dans les commandos Marine ?
CV ® N. T. : J'estime qu'on doit absolument ouvrir la sélection aux femmes mais avec les mêmes standards que pour les hommes aux tests de sélection. À partir du moment où vous allez au fond de la vallée d'Alasaï dans la province de la Kâpîssâ, en Afghanistan, et que vous devez porter un sac qui pèse 30 kilos, le militaire, homme ou femme, doit pouvoir se débrouiller totalement seul.
J'avais bien étudié cette question à l'époque où j'étais à l'école des commandos pour trouver des arguments. Cela peut changer la perception du combat parce qu'au lieu de s'occuper de l'ennemi, un commando masculin va s'occuper aussi de la personne qui est à ses côtés, si elle est féminine. Mais cela fonctionne peut-être uniquement au début, quand c'est la première fois qu’un groupe est mixte, après, on ne s'en occupera plus. A ce jour, aucune femme n’a encore intégré les commandos Marine donc nous n’avons pas de recul.
La mort fait partie de votre vie, potentiellement la vôtre à l’instar de celle de vos frères d'armes comment faites-vous pour cloisonner vie privée et vie professionnelle ?
CV ® N. T. : Je suis d'un égoïsme crasse ! Quand je pars en mission, j'enlève ma disquette famille. J’ai la chance d'avoir une femme qui a toujours tenu le coup. Elle connaissait les militaires avant de m’épouser, car son père était gendarme mais elle ne savait rien des commandos Marine. Personnellement, cela m'empêche de bien réfléchir si j'ai des soucis. Mon épouse ne me transmet aucune mauvaise nouvelle quand je pars. Lorsque mon beau-frère, auquel je tenais beaucoup, est mort d'une crise cardiaque, j'étais en mission au Guinée-Bissau. Elle a attendu la veille de mon retour pour me le dire. Elle savait que, de toute façon, je n’aurais pas pu rentrer car j'étais le seul officier sur zone.
Nous sommes formés pour cela, être capable d’encaisser la mort d’un frère d’armes et poursuive la mission. Pourtant nous ne perdons pas notre humanité. On se dit juste que le plus important, c'est de protéger le reste de l’équipe, de rester opérationnel. Le temps de pleurer viendra après. Si vous mélangez tout, vous allez aggraver la situation, donc il faut séquencer.
Aujourd’hui, la Marine comme les autres armées, a mis en place des sas de décompression. Est-ce une bonne chose ?
CV ® N. T. : Je pense que c’est une très bonne initiative et que le stress post-traumatique est quelque chose qu'il faut prendre en compte. Ce n’est pas une question de faiblesse, chacun revient avec des traumatismes.
Y a-t-il une manière de penser commando ?
CV ® N. T. : La doxa c'est « penser autrement ». Face à une situation, vous vous dites : « Qu'est-ce qui pourrait être fait qu'on n'a jamais fait ? Qu'est-ce qui pourrait, sans regarder un manuel, faire que l'opération sera efficace ? ».
La doxa des commandos : penser autrement
C'est une manière de penser que vous appliquez encore aujourd'hui professionnellement ?
CV ® N. T. : Oui, dans tout ce que je fais. Quand j’ai quitté la Marine, je suis devenu chef de la sécurité d’un grand groupe pétrolier, à Balhaf au Yémen, sur un site où il y avait 2 200 personnes. Je gérais la sécurité d’un aéroport international, d’un port en eau profonde et de 320 kilomètres de pipelines. Nous faisions régulièrement face à des attaques, notamment de groupes terroristes, avec en plus la menace des Houthis et, parfois, la passivité de l’armée qui était pourtant censée nous protéger.

Vous avez dirigé l'école des commandos, comme trouvez-vous les jeunes par rapport à votre génération ?
CV ® N. T. : Ceux que j’ai commandés sur les opérations HK35 et sur Blacksmith Hammer sont extrêmement engagés ! C'est une jeunesse qui vaut le coup, avec d'autres qualités, d'autres défauts que leurs aînés. Par exemple, même au sein de l'élite des commandos, ne pas avoir internet peut vraiment déstabiliser. Ils sont tellement habitués à garder un lien avec leurs proches, que cette coupure peut les fragiliser davantage. Mais au fond, ils sont à l'image de la société dans laquelle ils vivent.
Les commandos ont évolué, ils sont beaucoup plus costauds physiquement avec une préparation et un suivi bien plus poussés qu'à notre époque (protéine, créatine) mais ils ne sont peut-être plus capables de marcher aussi longtemps que nous. En revanche, ils sont peut-être plus explosifs. Ce sont des époques différentes, je ne dis pas que c'était mieux avant ! Il faut faire avec, adapter le système, sinon va les perdre.
Si vous deviez définir à un jeune Français ce qu’est la Marine, que lui diriez-vous ?
CV N. T. : Être marin, c'est à la fois être ouvert sur le monde et capable immédiatement de passer en combat de haute intensité. La Marine s’est bien modernisée, j’en ai eu un aperçu récemment dans le Golfe quand j'étais à Bahreïn comme réserviste, c'est désormais une marine de combat. C’est une marine capable de rester longtemps en mer et de porter des actions de combat.
Ce n'était pas le cas avant ?
CV N. T. : Elle n'était pas aussi guerrière qu'elle ne l'est actuellement. La menace qui pèse sur les forces est beaucoup plus prégnante aussi, réelle et immédiate, provenant de drones et de missiles balistiques. Forcément, les hommes évoluent, et l'organisation de la Marine aussi.

Carnet de combats de Norbert Tafzi fait partie de la sélection du prix Encre Marine 2026, dont le lauréat sera annoncé le 20 novembre lors de l’inauguration de la Fête du livre du Var à Toulon.
Lauréat du prix Hélie Denoix de Saint-Marc au Salon du livre combattant d'Orange.
* Carnet de combats de Norbert Tafzi, Mareuil Editions, 362 p., 22 €.