Décryptage : élévation du niveau des océans, un risque sécuritaire pour les états insulaires

Publié le 11/03/2026

Auteur : Julie Bonneau-Dorin chargée de mission « Sécurité climatique » à la DGRIS

Depuis un siècle, le niveau moyen des océans a augmenté de plus de 20 cm et ce rythme ne fait que s’accélérer.

Phénomène de long cours, la hausse du niveau des mers fait écho aux enjeux climatiques, économiques, de souveraineté et humanitaires. L’actualisation de la Revue nationale stratégique en 2025 caractérise l’élévation du niveau des océans comme un « risque sécuritaire » qui menace l’intégrité et l’existence de nombreux territoires, en particulier insulaires. Zoom sur ce phénomène et les régions les plus vulnérables.

La hausse du niveau des mers est un phénomène qui découle principalement du réchauffement des océans dû aux émissions de gaz à effet de serre issus des activités anthropiques. Elle est principalement causée par la dilatation des masses d’eau (expansion thermique) et la fonte des glaciers de montagne et des inlandsis (Groenland et Antarctique).

Cette élévation n’est pas uniforme puisqu’elle est conditionnée par les dynamiques océaniques, les effets gravitationnels et rotationnels des redistributions des masses d’eau ou encore la déformation du sol. En effet, tandis que le niveau de la mer monte dangereusement dans certaines régions du globe, les eaux peuvent se « retirer » d’en d’autres, à l’image du golfe de Botnie.

Les projections du niveau d’élévation du niveau des mers et océans varient selon les scénarios du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Les scientifiques font cependant tous état d’une accélération du phénomène (+9,4 cm entre 1993 et 2023). De façon certaine, nous connaîtrons d’ici 2100 une élévation de plus d’un mètre. Par effet de rétroaction et du fait de l’inertie océanique, la dilatation de la masse des eaux se poursuivra même après un arrêt des émissions de gaz à effet de serre.

À court comme à moyen terme, l’élévation du niveau des mers entraînera une augmentation en fréquence et en intensité des submersions marines (destruction, salinisation des cultures et des nappes), ainsi que l’effacement progressive du trait de côte.

Les États insulaires du Pacifique sud

Pour les petits États insulaires du Pacifique sud (EIPS), l’élévation du niveau des océans constitue une menace existentielle qui risque de causer à terme leur disparition partielle ou totale ainsi que celle de leur ZEE. C’est à ce titre que les EIPS ont recours à plusieurs leviers pour s’adapter : Nauru vend par exemple sa nationalité dans le but de financer la relocalisation de sa population face à la montée des eaux, quand les Tuvalu proposent des projets d’agrandissement et de surélévation de l’archipel. Toutefois, les EIPS ne disposent pas des mêmes moyens que d’autres états aussi menacés par la montée des océans (construction de digues à Shanghai ou à la Nouvelle-Orléans).

L’inhabitabilité des atolls et archipels du Pacifique sud en raison de la montée des océans pose également la question des déplacés climatiques, évalués à 600 000 personnes. Cela soulève de nombreuses interrogations juridiques (statut des réfugiés climatiques), financières (qui doit payer), et surtout, identitaires et culturels. C’est à ce titre que l’Australie et les Tuvalu ont finalisé un accord historique prévoyant l’octroi de l’asile climatique à 280 tuvaluans par an en échange d’un droit de regard sur les accords de sécurité que l’archipel souhaiterait signer avec d’autres nations. À ce jour, plus d’un tiers de la population des Tuvalu est candidat à cette campagne.

Un vide juridique ?

Les conséquences de l’élévation du niveau de la mer liée aux changements climatiques suscitent un certain nombre de questions juridiques en matière de droit de la mer, de souveraineté des états, et de protection des populations.

La disparition progressive du trait de côte des îles submergées pourrait amener certains États à questionner le maintien de leurs droits sur des espaces maritimes autrefois souverains. En effet, l’élévation du niveau de la mer liée aux changements climatiques n’était pas un sujet de préoccupation au moment de l’adoption de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Par conséquent, aucune disposition de la Convention ne traite des lignes de base, des limites extérieures des zones maritimes, du statut des îles et des eaux archipélagiques au regard de l’élévation du niveau de la mer. Les États particulièrement touchés par ce phénomène soutiennent fermement la continuité de la condition étatique et de la souveraineté.

Quelles conséquences géostratégiques ?

La montée inéluctable des eaux peut être utilisée comme un levier de puissance auprès des États les plus affectés. Au-delà de la remise en cause de  leur souveraineté, les EIPS sont poussés à accepter, du fait de leur grande vulnérabilité, des accords militaires ou logistiques en échange d’aide financière, renforçant ainsi leur grande dépendance à l’aide extérieure. Ces dynamiques renforcent la diplomatie de l’aide et la concurrence d’influence au sein de cet espace à haute valeur stratégique.

Les EIPS ont pour presque unique recours les mécanismes juridiques, à l’image de l’avis historique rendu par la Cour internationale de justice (CIJ) sur l’obligation climatique des états en 2025. Or, dans un contexte de remise en cause du multilatéralisme, nous pouvons questionner le poids du droit face à l’appétit de certaines puissances.