Dans le sillage du... photographe Stéphane Lavoué
Publié le 12/02/2026
Sa dernière exposition Navire Amiral, a été accrochée aux cimaises de la Comédie- Française jusqu’au 15 janvier.

Sa dernière exposition Navire Amiral allonge sur le divan de sa chambre noire les nœuds œdipiens du théâtre et de la Marine. Elle revient enrichie aux Ateliers des Capucins à Brest à partir du 13 juin.
Tapez son nom sur un moteur de recherche et vous obtiendrez immédiatement la photo d’un chef d’État russe. Glaçante, impérieuse et malgré tout envoutante. Des yeux d’un bleu métallique assortis à sa cravate, qui jugent et jaugent son interlocuteur, assortis d’un sourire à la Joconde, énigmatiquement ambivalent, laissent deviner la cruelle séduction d’un des hommes les plus puissants et les plus craints au monde. Cette photo prise en 20 secondes, après un entretien houleux réalisé en service commandé pour le journal Le Monde, a sorti Stéphane Lavoué des coulisses de la photographie de presse. Le portrait a fait la Une du Time et le tour de la planète. Effet secondaire : une cote qui grimpe sans lui monter à la tête. Le portraitiste abonné à patienter des heures dans les cours des ministères a plutôt saisi cette chance pour s’extraire de la commande et initier des projets personnels sur des inconnus ou dans des milieux inattendus. Des pas de côté qu’il cultive entre Penmarc’h et Paris : cela donnera L’Équipage sur l’identité bigoudène, Le Royaume dans le Vermont, Les Mois Noirs dans les ports de pêche du Finistère Sud, La France Vue d’Ici dans le port de pêche du Guilvinec…, jusqu’à une collaboration avec la Comédie-Française, à la demande de son administrateur d’alors Éric Ruf.
En 2022, vous faites partie des 200 lauréats de la Grande commande nationale de la bibliothèque nationale de France (BNF) « Radioscopie de la France, regards sur un pays traversé par la crise sanitaire », pourquoi choisissez-vous de photographier les jeunes des corps d’armée ?
Stéphane Lavoué : Je voulais m’interroger sur le sens de l’engagement. Mon père était médecin militaire, mon grand-père paternel chirurgien militaire et mon grand-père maternel a aussi fait une carrière militaire, donc quand j’étais enfant, je ne me posais pas la question. J’ai vécu beaucoup à l’étranger, en Allemagne et en Afrique, et j’étais aussi scolarisé dans des écoles avec pas mal d’enfants de militaires… c’est en classe préparatoire que j’ai découvert que l’armée pouvait être considérée autrement, voire de manière très négative. Des lectures d’auteurs, tel Noam Chomsky, ont déconstruit ma vision originelle et je me suis totalement éloigné du milieu militaire. Puis en 2021, lorsque la BNF a lancé ce concours avec le ministère de la Culture, j’ai replongé dedans, en voulant savoir qui étaient ces jeunes qui s’engageaient volontairement dans les armées. Nous étions passés d’une armée de conscrits à une armée de métier. En allant au centre de formation initiale des militaires du rang à Bitche, à Saint-Cyr, à l’École navale ou à l’École de maistrance, j’ai découvert des jeunes habités par des convictions, et des filiations de militaires. Le risque de ce sujet était de ne photographier que des caricatures : on me poussait des jeunes recrues très sportives. J’avais envie de dialoguer avec les élèves et de les montrer dans des moments imparfaits. Ma question de départ était toujours la même : pourquoi frappent-ils à la porte des armées ? Qui sont-ils ? En 2022, tout a changé : la Russie a envahi l’Ukraine, et les rapports géopolitiques ont basculé. La guerre est redevenue une réalité proche de nous.
En parallèle de ce reportage, vous commencez votre résidence à la Comédie-Française et vous découvrez les liens qui existent entre le théâtre et la Marine…
S. L. : Je me suis intéressé aux « servitudes », c’est-à-dire tous les métiers qui se mettent au service du spectacle : régie, machinerie, technique de la lumière, maquillage costumes, accessoires, décoration, etc. J’ai découvert que la machinerie au théâtre s’est développée grâce aux savoirs de la marine à voile et que les premiers machinistes étaient d’anciens marins réformés. Certains marins étaient aussi employés durant la saison hivernale lorsque les bateaux à voile à l’époque ne naviguaient pas. Il y avait une saisonnalité.
Aujourd’hui encore des similitudes vous ont sauté aux yeux dans l’organisation de l’espace…
S. L. : Oui, lorsque j’étais dans les coulisses et les ateliers, j’ai eu l’impression d’être dans un sous-marin : les coursives, la lumière artificielle, l’absence d’ouverture vers l’extérieur. Au sein de la machinerie du théâtre, les équipes sont dirigées par des brigadiers chefs, et fonctionnent par roulement. La garde de nuit m’a évoqué les quarts de nuit à bord des navires. Les équipes techniques sont dans leur « foyer », qui ressemble aux carrés des équipages, etc. A l’inverse, les marins « jouent » à la guerre lorsqu’ils s’entraînent, pour se rapprocher des conditions réelles. Il existe aussi des superstitions communes, les mêmes mots sont interdits sur scène et sur le pont : les « fatals ».
D’où l’idée de cette exposition photographique bicéphale intitulée Navire Amiral ?
S. L. : Au départ, je n’étais pas partie dans cette direction. J’étais à la Comédie-Française pour faire les portraits de machinistes, puis en commençant à embarquer en parallèle, l’alchimie a opéré. J’ai aussi assisté à des répétitions de la pièce de Claudel Le Soulier de satin, qui raconte les combats maritimes entre la Royal Navy et la marine espagnole. Un monde est venu nourrir l’autre pour créer un univers plus onirique. Côté marine, l’épiphanie de ma promenade a été mon embarquement sur un sous-marin lanceur d’engin, une frégate multi-missions et le porte-avions. Mes longues discussions avec l’équipage m’ont permis de découvrir encore un autre monde.
Bio express
1976 : Naissance à Mulhouse
1998 : Diplômé de l’école supérieure du bois
2000 : Découvre les photographies de Sebastião Salgado sur les murs d’une favela brésilienne
2001-2002 : Formation au Centre Iris
2003 : Première « Der de Couv » de Libération : portrait du poète irakien Salah Al Hamdaoui
2018 : Lauréat du Prix Nièpce-Gens d’images
2022 : Lauréat de la Grande commande nationale de la BNF
2022 : Réalise les portraits des 65 membres de la troupe de la Comédie-Française
2026 : Son exposition Navire Amiral aux Ateliers des Capucins à Brest
13 juin 2026 : Sortie du livre Navire Amiral aux éditions Atelier EXB