Clipperton : Stéphane Dugast révèle les secrets de cette île oubliée
Publié le 02/09/2026
Aventurier, journaliste et ancien marin – il a même dirigé le magazine Cols bleus ! – Stéphane Dugast signe un remarquable récit de voyage sur l’île de la Passion où il a réalisé quatre expéditions.

Clipperton est une île d’à peine 1,7 km2. Pourquoi ce « caillou » situé au large du Mexique revêt-il une telle importance pour la France ?
Stéphane Dugast : Clipperton défie d’abord l’imagination ! Ce bout de France minuscule concentre les paradoxes du monde moderne. Confetti perdu dans le Pacifique nord-oriental, l’atoll confère pourtant à la France une zone économique exclusive de plus de 425 000 km². Grâce à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, ce cercle corallien isolé devient un territoire stratégique majeur, un point d’appui géopolitique dans une région où se croisent les intérêts des États-Unis, du Mexique et des puissances asiatiques. Pour la Marine nationale, Clipperton est un marqueur de souveraineté : un territoire que seuls les marins français fréquentent avec régularité depuis trois siècles, et sa découverte en avril 1711.
Clipperton défie d’abord l’imagination !
Quel rôle a cette île d’un point de vue écologique ?
S. D. : Clipperton est un point chaud de la biodiversité, une île sentinelle, un laboratoire naturel où se lisent les fragilités de l’océan et les effets du changement climatique. L’atoll abrite l’une des plus importantes colonies de fous masqués du Pacifique, une population dense de crabes terrestres, des récifs coralliens encore préservés mais menacés par le réchauffement. Ses eaux riches en thonidés attirent les flottilles industrielles, d’où l’importance des missions de surveillance menées par la Marine. La Passion-Clipperton, son nom administratif depuis 2016, est un territoire minuscule aux enjeux immenses. Un miroir des océans, des changements climatiques, des dérèglements : plastiques accumulés, blanchissement corallien, chaînes alimentaires perturbées. C’est une île minuscule qui raconte le monde entier finalement !
L’atoll abrite l’une des plus importantes colonies de fous masqués du Pacifique
Quelle place la Marine nationale a-t-elle occupé dans votre vie ?
S. D. : Une place décisive. J’ai embarqué sur nombre d’unités de la Marine nationale, en mer comme à terre et dans les airs. Durant 17 ans, j’ai raconté sans fascination ni complaisance le quotidien des marins, leurs missions, leurs doutes et leurs motivations. Une vie embarquée, au cœur des océans et des mutations du monde. J’ai rejoint en février 1999 la rédaction de Cols bleus comme appelé du contingent au grade de matelot de deuxième classe, sans spécialité. Rien ne me prédestinait à intégrer cette institution : un service national un peu inattendu, une maman disparue à la fin de mes études, l’envie de vivre une expérience forte pour surmonter le deuil et continuer d’avancer. J’ai découvert l’île de Clipperton à la faveur d’un embarquement d’un mois à bord de la FASM Latouche-Tréville, en déploiement en Amérique du Sud. Ma carrière de reporter des océans était lancée. Je me rêvais en Philéas Fogg, j’allais explorer « mon » île aux trésors. Je ne pouvais pas rater cette opportunité. Ensuite, tout s’est enchaîné. Frégates, porte-hélicoptères, sous-marins, goélette… J’ai multiplié les embarquements, en métropole comme ailleurs. Cette vie m’a construit, fortifié et donné une solide culture maritime.

Quel lien avez-vous avec la mer ? Que vous inspire-t-elle ?
S. D. : La mer, je l’ai apprivoisée grâce à la Marine nationale. Elle m’attirait, mais je ne la connaissais pas. Comme beaucoup de Français, elle était derrière moi lorsque je posais ma serviette sur la plage. Tout a changé quand je suis devenu reporter pour Cols bleus. J’ai découvert l’océan à 360°, la vie embarquée, ses contingences, ses émerveillements. Les quarts, les exercices, les nuits étoilées, les escales improbables. J’ai vécu des embarquements partout sur la planète : de Brest au Vanuatu, de Dunkerque aux Kerguelen. Sur des bateaux gris de toutes sortes, en opérations intenses comme en missions plus exotiques.
J’ai aussi beaucoup lu : Conrad, Kessel, Monfreid, Schœndœrffer, O’Brien. Les bibliothèques des carrés ont été pour moi une aubaine.
Après mon départ de Cols bleus, j’ai continué à naviguer : navires d’expédition en Arctique et en Antarctique, mission océanographique en océan Indien avec les Explorations de Monaco. J’ai goûté aux joies de la navigation en Bretagne, passé mon permis côtier et fluvial, pratiqué paddle, kayak, voile. J’aime viscéralement la mer, même si j’ai failli y laisser ma peau en mer du Groenland il y a deux ans. Aujourd’hui, de l’eau salée coule dans mes veines.
Vous êtes depuis 2015 secrétaire général de la Société des explorateurs français, quel est votre rôle ? A quoi sert la SEF ?
S. D. : J’aime ce titre un peu désuet de « secrétaire général », très brejnévien dans l’esprit. Concrètement, je suis un ambassadeur : un point de contact entre cette société savante fondée il y a bientôt 90 ans, ses membres et le monde extérieur. Ma mission consiste à communiquer, à faire rayonner la Société des explorateurs français. In fine à montrer l’engagement de celles et ceux qui ont fait de l’exploration le cœur de leur vie, qu’elle soit scientifique, humanitaire, littéraire, spirituelle ou autre. J’explore les ici et les ailleurs pour raconter le monde avec nuances, avec mon cœur et mes tripes. Pour partager. Pour inspirer. Et j’aime voir les yeux des enfants briller après une projection, une conférence ou une lecture. C’est là que l’exploration moderne prend tout son sens.
Même si vous n’appartenez plus à la Marine, gardez-vous l’esprit d’équipage ?
S. D. : Seul, on va plus vite, mais moins loin. J’ai le goût du collectif ! À l’heure des algorithmes et de l’IA, le terrain, l’engagement, la présence humaine sont des denrées essentielles pour raconter le monde et ses nuances. La Société des explorateurs français sert à cela : défendre une exploration incarnée, exigeante, humaine, de plus en plus féconde et collective. On nous qualifiait jadis de « conquérants de l’inutile », mais l’exploration a assurément changé de paradigme. Le grand public a désormais accès à tout en un clic sur son téléphone. Ce qui fait la différence, désormais, c’est le regard, l’engagement, la sensibilité.
La curiosité, le sens critique, l’émerveillement et l’engagement : c’est l’ADN même de l’explorateur. Ces quatre points cardinaux nous guident sur le terrain comme dans la vie. Sans curiosité, rien ne commence. Sans sens critique, rien ne s’éclaire. Sans émerveillement, rien ne se transmet. Sans engagement, rien ne dure.
J’explore les ici et les ailleurs pour raconter le monde avec nuances, avec mon cœur et mes tripes
Atoll Circus, éditions du Trésor, 224 p., 22 €.
Le livre fait partie des finalistes du prix Encre Marine. Le lauréat sera annoncé par le préfet maritime de la Méditerranée, le 20 novembre à la Fête du livre du Var.
