Benjamin Decoin : « Une photo, ça se prend, ça ne se demande pas. »
Publié le 19/08/2026
La philo mène à tout ! Même à la photo. Longtemps en agence de presse, le photographe Benjamin Decoin a été récemment intronisé Peintre officiel de la Marine (POM). Une aubaine pour le rencontrer.

De ses shooting mode pour la fashion week ou la presse magazine, au monde du cinéma, en passant par ses carnets de voyage et ses reportages en milieu marin, une même ligne de foi le guide : l'amour du portrait. Entretien avec un esprit libre.
Fraîchement élu Peintre officiel de la Marine, que vous inspire cette nomination ?
Benjamin Decoin : C'est évidemment un grand plaisir. J'avais très envie de le devenir depuis longtemps après en avoir rencontrés par le passé. Nombre d'entre eux sont des artistes que j'admire, tel le photographe Jean-Marie Chourgnoz, nommé en 1983, qui est un maître génial. Il a laissé derrière lui une œuvre sur la Marine absolument intemporelle.
Au-delà de la joie et de la fierté, c'est aussi un engagement car le rôle des POM est un privilège incroyable. J'avais déjà eu la chance d'embarquer plusieurs fois sur les bateaux de la Marine, et j'ai toujours nourri de l'admiration pour ces jeunes qui partent en mission sur de longues durées, loin de leur famille et de leurs amis. Aujourd'hui, pour un Français de 20 ans, c'est un sacrifice un peu hors du commun. Relater ces histoires-là me permet de les remercier, à ma façon, pour ce qu'ils font.
Auparavant, vous avez embarqué pour la presse, quelle est la différence avec un embarquement en tant que Peintre officiel de la Marine ?
B. D. : Il existe plusieurs façons d'embarquer et la meilleure est sans conteste en tant que POM car on fait un peu partie de l'équipage ! Il y a une curiosité de la part des marins du bord, ils s'intéressent à notre parcours, aux raisons qui nous poussent à venir et les conversations sont beaucoup plus libres et intéressantes. Il y a moins de réserve que lorsque j'embarquais en tant que journaliste.
Mon premier embarquement a été sur le porte-avions pour faire des portraits avec le groupe aérien. Je voulais arriver à bord avec une démarche de portraitiste pour mettre en valeur les marins. Cela a plus à la fois à l'équipage, aux deux commandants successifs de l'époque, les capitaines de vaisseau Pierre Vandier et Éric Malbrunot, et plus largement à la Marine, je pense. Ce que j'aime dans l'Institution, c'est d'abord l'aventure humaine. Je ne fais pas poser les marins, j'aime faire parler l'humain dans son environnement
Vous vous définissez vous-même comme un portraitiste
B. D. : Oui absolument. Quand j'ai commencé la photo il y a 20 ans, je faisais des paysages. Souvent, on essaie à tort de gommer les humains, or je me suis rendu compte au fur et à mesure que je devais faire l'inverse : la spécificité de mes photos survenait à l'instant où il y avait de l'humain. Un paysage, si vous revenez quinze jours après avec une lumière identique, reste à peu près le même. Au contraire, l'histoire qu'un être humain inscrit sur la pellicule (ou le fichier numérique) apporte quelque chose d'unique ; c'est ce qui crée de l'émotion.
J'aime aller chercher des gens dans des lieux clos, car on n'y vit pas de la même façon. Dans nos sociétés, nos sommes habitués à voir beaucoup de monde bouger. Nous sommes en permanence en mouvement. Lorsque vous restreignez votre espace de vie, et sur ce point les bateaux sont des lieux parfaits, les relations humaines sont différentes. Il faut créer des codes nouveaux, vivre autrement. J'aime retranscrire cela en photo.
J'aime aller chercher des gens dans des lieux clos, car on n'y vit pas de la même façon
Vous prenez beaucoup de notes, avez-vous des textes à publier ?
B. D. : Je l'ai fait sur des projets personnels. Au début, j'en avais envie mais je me suis rendu très vite compte que si les gens aiment bien parler, dès que l'on prend des notes, la relation n'est pas la même. À chaque embarquement, il faut trois ou quatre jours à bord avant que l'équipage ne commence à vous inviter dans les carrés, et à se livrer. On apprend alors des choses étonnantes.
Une photo, ça se prend, ça ne se demande pas
Comment décririez-vous les Peintres officiels de la Marine ?
B. D. : C'est une famille assez hétéroclite où coexistent des sensibilités artistiques différentes. Ils ont tous en commun, l'amour de la mer, et de la marine au sens large. Nous voulons aussi raconter ce lien avec la mer. Lors de l'intronisation des onze nouveaux membres, les POM étaient nombreux à être présents au musée national de la Marine. Il y a une volonté profonde de découvrir les nouveaux arts.

Allez-vous réussi à préserver votre liberté d'artiste même en appartenant à ce groupe ?
B.D. : Nous sommes très libres vis-à-vis de la Marine : nos seules obligations sont de présenter un travail à chaque Salon. Encore une fois, c'est un engagement personnel, mais pour moi, c'est plutôt une ouverture à une autre facette de mon métier.
Avec quel appareil travaillez-vous ?
B. D. : Pour mes reportages, principalement avec un Leica ou un Canon. À bord, j'aime être le plus discret possible, donc je privilégie les petits modèles. Une photo, ça se prend, ça ne se demande pas. Il faut aller la chercher et avoir un appareil qui ne soit pas intimidant. Il faut créer une curiosité, un lien et ça marche assez bien. Aujourd'hui tous les appareils font de bonnes photos ; comme en peinture, ce n'est pas le crayon ni le pinceau qui détermine la réussite de l'œuvre. La relation que l'on a en tant que photographe avec son appareil, et la relation que les sujets photographiés ont avec l'appareil qui est sous leur nez, modifie leur attitude, donc la photo ne sera pas la même.
Qu'est-ce que la Marine nationale vous inspire ?
B. D. : De la curiosité, parce que je trouve ce monde fascinant, et puis un immense sentiment de fierté.
En-dehors de la Marine, vous avez fait beaucoup de shooting mode, bijoux, cinéma... Quelle est votre photo préférée ?
B. D. : Joker ! Pour moi il n'y a pas de différence entre une photo de personnalité ou celle d'un inconnu - exceptées les conditions de la prise de vue bien sûr. J'essaye toujours d'obtenir un instant de vérité et d'authenticité. Cela peut s'obtenir en deux secondes, comme au bout d'une heure. Il n'y a pas de règle et c'est tout l'intérêt- et la difficulté - de l'exercice.Il y a évidemment des personnalités qui peuvent me toucher par leur carrière, leur talent ou leur charisme. Mais il ne faut surtout pas s'y attacher car on perd alors le recul et la direction artistique nécessaires au portrait.
À terre, quelle a été votre destination de reportage favorite ?
B. D. : J'ai eu la chance de beaucoup voyager pour le travail et par plaisir. Difficile de choisir une destination mais Haïti, qui m'avait beaucoup touchée par son histoire, sa culture et ses multiples problèmes, garde une place à part. J'avais eu l'occasion d'y aller avec Jimmy Jean-Louis, un acteur haïtien à la carrière internationale. Jimmy est une star là-bas et traverser le pays avec lui était une aventure incroyable. J'y repense souvent quand je vois ce pays magnifique qui continue de s'enfoncer dan l'indifférence.
Début juillet, vous avez embarqué quelques jours sur le porte-avions Charles de Gaulle, qu'y avez-vous fait ?
B. D. : C'est une surprise que je prépare avec la mairie de Paris (marraine du Charles de Gaulle) ! En 2013-2014, j'y avais réalisé une série de photos du porte-avions, réunies dans un livre co-écrit avec le journaliste Cyril Hofstein : Le Charles de Gaulle (aux éditions du Chêne/EPA). Il est aujourd'hui en rupture de stock. Je vous en dirai bientôt davantage. Affaire à suivre !
