Amiral Pierre Vandier : commandant suprême allié transformation (SACT)

Publié le 08/04/2026

Auteur : Nathalie Six

En 2003, sous l’impulsion des Américains, l’OTAN se dote d’un commandement de la transformation, afin d’adapter ses armées à un environnement stratégique en mutation après la guerre froide.

L’amiral Pierre Vandier, ancien chef d’état-major de la Marine, a été nommé le 23 septembre 2024 commandant suprême allié transformation (SACT) à Norfolk (États-Unis). Il est l’un des deux commandants stratégiques de l’OTAN, avec le commandant allié pour les opérations militaires, le général américain Alexus G. Grynkewitch.

Quelles sont les missions du commandement allié Transformation (ACT) ?

Amiral Pierre Vandier : ACT est chargé de préparer l’avenir de l’Alliance Atlantique, c’est-à-dire de s’assurer que les 32 Alliés vont pouvoir continuer à mener des opérations ensemble dans les années à venir, que leurs capacités restent interopérables. Cela passe par la définition d’une stratégie commune, puis des concepts d’emploi communs, la conception des programmes d’armements communs (comme par exemple le successeur de l’AWACS) et l’innovation. ACT est également en charge de l’entraînement de l’Alliance avec la préparation des grands exercices communs (Steadfast séries) et du retour d’expérience avec le Joint Analysis and Lessons Learned Center. Par ailleurs, depuis 1 an, ACT a un centre commun avec l’Ukraine en Pologne qui mène des programmes communs avec l’OTAN (Joint Analysis Training and Education Center). ACT s’occupe également de la « Planification de Défense », c’est-à-dire de définir quelles sont les capacités dont chaque pays doit disposer pour remplir ses engagements de défense collective conformément aux plans de défense établis par SACEUR (Supreme Allied Commander Europe).

L’intégration à l’OTAN peut-elle mettre en danger notre souveraineté nucléaire ?

Al P. V. : Absolument pas. La France peut déléguer le contrôle tactique de ses forces à l’OTAN mais le CEMA (chef d’état-major des Armées) conserve le commandement opérationnel en toutes circonstances. Il n’y a donc aucun abandon de souveraineté. Par ailleurs, à l’OTAN, les décisions majeures au niveau politique et militaire sont prises avec la règle du consensus : ce qui est adopté par l’OTAN a été validé par tous. La France a la liberté de s’opposer à une décision qui ne lui conviendrait pas, comme c’est le cas pour toute autre nation.
Sur le plan de la dissuasion, la France reste totalement indépendante. Elle ne siège pas au Groupe de planification nucléaire.

Et du côté de nos voisins européens ?

Al P. V. : Certains pays parlent de défense totale depuis des années, comme la Finlande. Le service militaire n’a jamais cessé en Finlande ou en Norvège, et la Suède l’a réintroduit récemment. Il y a une prise de conscience, en particulier du besoin de renforcer la défense civile et la résilience des sociétés de l’Union européenne.

Comment obtenir des « quick wins » pour s’adapter rapidement à la menace dans une structure qui peut paraître lourde ?

Al P. V. : Le maréchal Foch a dit « J’admire beaucoup moins Napoléon depuis que j’ai commandé une coalition ». Oui, manœuvrer 32 alliés peut paraître lourd et compliqué. Mais la force collective qui en résulte est considérable. Nos adversaires l’ont bien compris, comme nos Alliés. Par ailleurs, l’OTAN a démontré à plusieurs reprises une capacité à s’adapter très vite, parfois plus vite que certaines nations elles-mêmes. A titre d’exemple, ACT a lancé en quelques mois l’année dernière une expérimentation de drones navals d’une ampleur inédite (70 USV opérés pendant un mois en mer Baltique). Cette initiative a convaincu les huit nations riveraines de la mer Baltique de se lancer dans l’adoption de flottes de drones dès l’été prochain pour les premières.

 

Nous fonctionnons avec la règle du consensus : ce qui est adopté par l'OTAN l'a été par tous

 

Pouvez-vous nous parler d’un sujet très récent, la Task Force Arctic ?

Al P. V. : Nous avons lancé il y a quelques semaines la Task Force Arctic. L’objectif est de définir l’architecture d’un réseau de capteurs et de senseurs à grande échelle dans cette zone, avec le système de commandement associé. Le projet est conduit par le Centre for Maritime Research and Experimentation de l’OTAN depuis l’Italie et commandé par un Français, le docteur Éric Pouliquen. Nous aurons un démonstrateur pour le sommet d’Ankara en juillet 2026, puis une campagne d’essais à l’automne. L’intérêt majeur est que ces architectures sont ouvertes, ce qui permet à n’importe quel industriel et à n’importe quel pays de venir s’y connecter. Cela évite les systèmes fermés où chacun développe son propre système propriétaire, coûteux et non interopérable.

Quel est le rôle de la technologie dans les conflits actuels ?

Al P. V. : La guerre a toujours eu un lien fort avec les progrès technologiques et scientifiques. Si l’Ukraine nous a enseigné une chose, c’est la digitalisation et la robotisation de la guerre. Jusqu’à présent, nous produisions surtout des systèmes complexes, en petites séries, longs à produire et assez coûteux. Ce modèle n’est pas suffisant pour remplir nos besoins pour les guerres de demain. Les conflits actuels montrent que trois facteurs deviennent déterminants : la vitesse, la masse et la capacité d’adaptation. En Ukraine, les innovations apparaissent et sont intégrées en quelques semaines. Mais l’adversaire s’adapte aussi. Nous assistons désormais à une course d’agilité où il faut pouvoir faire des mises à jour quasiment quotidiennes des systèmes, comme cela est déjà le cas sur nos téléphones. Cependant, il y aura toujours besoin de capacités complexes comme des frégates ou des sous-marins. Les nouveaux objets ne remplaceront pas totalement ces moyens qui restent nécessaires pour durer en mer et aller loin. Mais il est urgent d’incorporer ces nouvelles technologies (robotiques et technologies de l’Internet, dont l’IA) pour garantir la supériorité offensive et défensive de nos plateformes.

ACT en chiffres

  • 1 200 personnes, dont 90 % sont basées à Norfolk, au sud de Washington.
  • 3 centres d’entraînement et 1 centre de retour d’expérience.
  • Le JALLC (Joint Analysis and Lessons Learned Centre) et le JWC (Joint Warfare Centre) à Lisbonne au Portugal.
  • Le JWC (Joint Warfare Centre) à Stavanger en Norvège.
  • Le JFTC (Joint Force Training Centre) et le JATEC (Joint Analysis, Training and Education Centre) en Pologne.
  • Un centre pour la planification de défense à Mons en Belgique.
  • Un autre groupe ACT au sein de l’état-major de l’OTAN à Bruxelles.