1921 en Géorgie, le soutien naval français à la première républicaine géorgienne

Publié le 23/03/2026

Auteur : CF Philippe

Sous l’impulsion d’Aristide Briand, alors ministre des Affaires étrangères du gouvernement français, la France engage des moyens navals pour soutenir militairement la première République géorgienne.

Dans la nuit du 19 au 20 février 1921, sous les ordres de l’amiral Dumesnil, le contre-torpilleur Sakalave et l’aviso Dunkerque, embossés le long du littoral géorgien de la mer Noire, appareillent et font cap au nord, où ils se positionnent dans la région d’Abkhazie proche de la frontière russe.

A peine sortie d’une guerre civile et d’un conflit avec la Pologne, la Russie soviétique lance une vaste opération d’invasion de la jeune Première République géorgienne (26 mai 1918 -  25 février 1921), née du cataclysme engendré par la révolution russe. Depuis le xviiie siècle, l’axe nord-sud qui passe par le Caucase demeure, pour les empires slaves et la future URSS, un corridor existentiel, répondant au vieux principe d’accès aux mers chaudes.

En février 1920, une colonne de l’Armée rouge déferle sur la Géorgie. Elle a réussi à passer par l’un des trois passages à travers la chaîne quasi infranchissable du grand Caucase, frontière naturelle qui préserva à travers les siècles le royaume de Géorgie des invasions nordiques.

En France, le ministre des Affaires étrangères Aristide Briand, fidèle à sa politique d’endiguement de l’influence bolchévique, décide de soutenir la demande du gouvernement géorgien et engage des moyens navals pour venir en aide militairement à la République de Géorgie. Dans la nuit du 19 au 20 février 1921, l’amiral Dumesnil qui commande le contre-torpilleur Sakalave et l’aviso Dunkerque donne l’ordre de tirer sur les forces russes. Surpris par ce feu inattendu, les Russes stoppent net leur avancée et se replient dans un grand désordre, laissant sur le terrain des cadavres et deux automitrailleuses.

Cette intervention navale française, quoique modeste, soulève l’enthousiasme dans la population géorgienne et galvanise l’ardeur et l’esprit de résistance. Contre toute attente, la capitale Tiflis (renommée Tbilissi en 1936), à l’est du pays, sur le point de se rendre, repousse les assauts venus de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie, deux jeunes états tombés quelques semaines plus tôt entre les mains bolchéviques.

Ce nouvel élan est toutefois de courte durée et se tarit face aux coups de boutoir d’une Armée rouge, surprise certes, mais guère affaiblie. Peu nombreuses et mal équipées, les troupes géorgiennes refluent à leur tour en désordre. Face au risque de rupture totale, les bâtiments français reçoivent l’ordre du commandant-en-chef de l’escadre de la Méditerranée orientale, depuis Constantinople, de redoubler d’effort. Entre le 21 février et le 1er mars, depuis le port de relâche de Batoumi, le contre-torpilleur Sakalave et les avisos Dunkerque, Suippe, Duchaffault et Duperre se relèvent par binôme, délivrent un appui feu ciblé, facilitent la coordination tactique avec les Géorgiens et apportent des équipements et du personnel en renfort au niveau de Soukhoumi, dernier verrou avant les plaines d’Imereti.

Les tirs quotidiens ne peuvent empêcher l’invasion inexorable. La Task Force française se confronte à plusieurs difficultés tactiques. Les Russes, profitant d’un dégel précoce, utilisent des pistes montagneuses dans l’intérieur des terres, hors de portée des canons français. Ils effectuent des bombardements aériens et déploient deux sous-marins, observés au large de Poti. Bien que limités en carburant et en munitions, les bâtiments français permettent, grâce à leur appui feu, le repli en bon ordre des troupes et l’évacuation du trésor et des autorités géorgiennes, commencée le 25 février après la chute de Tiflis.

Fin février, la ville côtière de Batoumi devient l’ultime bastion, assiégé par les Bolchéviques et les Kémalistes venus de Turquie. À la faveur du chaos, les Turcs en profitent pour avancer leurs pions dans le sud-ouest du pays, en Adjarie, où la population est d’origine Turque. Dès le 26 février, aux abois, le gouvernement géorgien demande à la France de faciliter l’évacuation des archives d’État et de ses « fonds et valeurs des banques ». Les croiseurs-cuirassés Ernest Renan et Waldeck Rousseau se déploient en mer Noire avec pour mission l’évacuation des autorités militaires et civiles géorgiennes et de leur trésor, qui se compose « de pierres précieuses, de bijoux, d’objets d’art, de vaisselles, de livres, de tableaux, de manuscrits anciens, d’or et d’argent en barre et en monnaie ». Cette richesse, signe matériel ultime de la Première République, est embarquée le 3 mars, alors que les fronts se brisent et que les Russes envahissent le pays.

Dans une ambiance de fin de règne à Batoumi, où les négociations entre les trois belligérants aboutissent, mi-mars, à un rapprochement turco-russe et à un cessez-le-feu, l’évacuation est ordonnée. Sous escorte de la Marine française, renforcée par l’arrivée du contre-torpilleur Sénégalais et de l’aviso Yser, la flottille de commerce géorgienne quitte Batoumi sous pavillon français. Le 18 mars, le gouvernement et l’état-major, embarqués sur le paquebot italien Kaiser Franz-Joseph et des navires auxiliaires français de la compagnie Paquet, appareillent pour Constantinople.

Les autorités et leur trésor s’installent près de Paris en 1922, à Leuville-sur-Orge, d’où elles poursuivent la lutte en organisant un soulèvement géorgien en août 1924. Elles perdurent jusqu’en 1933, alors que la France reconnaît officiellement l’URSS en octobre 1924. Le trésor géorgien est rapporté en République socialiste soviétique de Géorgie en 1945, à la faveur d’une alliance franco-soviétique d’après-guerre. Il se trouve aujourd’hui au musée national à Tbilissi.

Cet événement historique scelle un lien fort entre la Géorgie et la France Les commémorations de ce soutien naval, qui ont eu lieu à Batoumi le 26 février 2026 en témoignent et permettent de remettre en lumière la situation sécuritaire régionale actuelle. Elles rappellent que la Géorgie, souveraine à nouveau depuis 1991, demeure aujourd’hui, plus que jamais, au cœur de courants contraires et d’influences menaçantes.